Néons, hologrammes et chamans

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 Eko rentra la tête dans son col. La mélodie au glycérol d'un prothésiste certifié, la pub aux néons criards du resto Lucky Dragon local, les hologrammes rabatteurs stationnés devant les portiques ouverts, toute cette galerie commerciale rongeait ses nerfs déjà usés. Par habitude, ses yeux cherchèrent les affiches du ministère placardées sur les murs, des rectangles sommaires, noirs et blancs dans ce déluge de fluo. Craignez les mages. Fuyez les sorciers. Dénoncez les chamans. Les silhouettes autoritaires stylisées sur ces panneaux lui rappelaient pourquoi elle et Towan naviguaient d'un pas pressé entre les sacs trop pleins des badauds.

— Alors, ils nous suivent toujours ? marmonna Eko sans oser articuler, de peur qu'on l'entende.

Towan plia le bras en arrière pour attraper un gros guide de voyage à la couverture écornée, jusque là enfoncé dans le filet qui flanquait son sac à dos militaire. Il l'ouvrit en deux pour révéler les composants à nu de sa console, collés dans le creux du bouquin évidé. Le minuscule écran affichait les images des caméras de sécurité qu'il avait piratées en entrant dans le centre d'achat.

— Non, pas un uniforme derrière nous. Avec cette tempête de neige, ils ont dû perdre notre trace avant même qu'on arrive ici.

La nouvelle réjouit Eko, mais pas assez pour dissoudre la boule de stress qui l'étranglait. D'un coup de coude, elle força son compagnon à s'enfoncer vers une autre allée d'échoppes. Il grogna, un juron au bord des lèvres, mais le ravala soudain et détourna le regard. Droit devant eux, sur le chemin qu'ils auraient dû emprunter, deux androïdes de sécurité patrouillaient de leur pas lent et léger. Des bots d'un modèle public, des squelettes de chrome avec des sarbacanes à pompe pour toute arme, rien à voir avec les goliaths gouvernementaux, mais les chasseurs qui les filaient avaient peut-être pu enregistrer leurs portraits plus tôt et lancer un avis de recherche.

— Bordel, jura Eko entre ses dents, la démarche un peu plus raide, on n'aurait jamais dû s'éloigner autant de notre planque. Après nos derniers coups d'éclat, le ministère va pas se montrer tendre s'il chope une astrale comme moi.

— Relax, tu crois que je t'accompagne juste pour prendre l'air ? D'après mes infos, si on atteint le toit, on pourra filer dans n'importe quelle direction, et disparaître pour de bon de leurs radars.

Si on atteint le toit. T'as ton matos, au moins ?

En guise de réponse, Towan frappa par-dessus l'épaule son sac plein à craquer. Eko lui fit confiance : ce n'était pas la première fois qu'ils emprunteraient la voie des funambules, et son ami ne lui avait jamais fait défaut.

— Par contre, je vais pas pouvoir pirater les caméras des coulisses de la galerie sans nous faire griller. C'est pas moi qui dois nous dégotter le chemin vers la liberté.

Eko comprit très bien ce qu'il voulait dire par là.

C'était à elle de prendre le relais.

EkoLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant