Chapitre 6

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La nuit faisait place à la rude journée ; les heurts en ville ne s'étaient apaisés, temporairement, qu'au bout de plusieurs heures de conflits avec les forces de l'ordre. Puis la population se déchaîna de nouveau, ravageant les quartiers riches, mais trop craintive pour faire face au comte sur son propre domaine. Les carcasses des voitures et des arbres longeaient les rues, tandis que des vitres brisées s'éparpillaient au sol. Ceux qui ne prenaient pas part à l'émeute se cloîtraient chez eux, fermant portes et volets. Chamonix risquait de s'embraser d'un feu incontrôlable et meurtrier. Le comte, tapi dans sa demeure, ordonna de tirer à vue et de stopper cette manifestation en employant tous les moyens disponibles. Les critiques ne l'atteignaient pas, tant il était aveuglé par sa cupidité et son arrogance. Ses ordres étaient pour lui justifiés, aussi extrémistes fussent-ils. Il distinguait désormais clairement ses ennemis, et ses hommes étaient bien présents sur le terrain afin de les arrêter. Il possédait le pouvoir. Il exigeait l'obéissance. Ses confrères applaudissaient l'audace d'une telle sentence. Cependant, aucun d'eux n'oserait s'enfoncer aussi profondément sur ce chemin ; ils avaient conscience que créer une telle haine et autant de révoltes nuirait à leurs ambitions. Le peuple pouvait faire tomber des empires entiers. Les comtes ne désiraient pas supporter le poids de la gronde de la population. Jonathan De Lacour fermait les yeux, remarquant uniquement ce qu'il voulait voir, et frappait.

Les autres départements réagissaient favorablement à la sentence, même si les dirigeants, après une brève conférence de presse, s'étaient esquivés. Le massacre survenu en Haute-Savoie réveillait les consciences. Jusqu'à présent, seuls quelques citoyens formaient une rébellion sur leurs terres. Cependant, les différents territoires demeuraient calmes. Aujourd'hui, la tension était montée d'un cran, à la limite de la tolérance. Les voix s'élevaient à travers la France, en réponse à cet acte inhumain et aux comtes qui imposaient leurs lois. La Résistance de Haute-Savoie savait désormais qu'elle n'agirait plus seule comme elle le faisait depuis des années : elle trouverait des alliés de taille. Elle ne serait pas l'instrument de la chute du comte, il sombrerait à cause sa propre avidité. L'opposition ne répliquerait pas ; elle attendrait dans l'ombre, rassemblant ses forces avant d'attaquer. Ce n'était plus qu'une question de temps : De Lacour n'échapperait pas à la furie qu'il avait engendrée. Maxence Larcher se préparait déjà à l'affrontement, et Chamonix verrait le sang des siens souiller les rues. Jonathan De Lacour savait qu'il n'aurait pas d'appui parmi ses confrères, qui souhaitaient préserver le semblant de calme et de paix qui régnaient encore sur leurs terres. Pourtant, il avait à ses côtés des individus dangereux : l'Ordre des Frères. Il avait proposé un nouveau contrat à Lawrence Delport : celui de devenir son bras armé. Ce dernier n'avait pas répondu à sa demande du jour.

Pouvait-il réellement avoir une telle confiance en cet homme ? Son silence ne l'inquiétait nullement, mais le leader de l'Ordre des Frères avait toujours pris le comte pour un fou. S'il avait connu sa mission, le but qui réunissait ces individus sans foi ni loi, probablement qu'il aurait craint pour les siens. L'Ordre des Frères avait vu le jour des siècles auparavant, lors de la découverte d'une nouvelle espèce aux pouvoirs plus évolués que ceux des Hommes. En réalité, celle-ci demeurait sur Terre et vivait parmi les mortels depuis bien longtemps, sans que personne s'en soit douté jusqu'à ce jour. Les fondateurs du groupement estimèrent ces créatures dangereuses pour l'Homme. Plus puissantes, plus développées, elles avaient attiré sans le désirer la haine et la convoitise de ces individus ne tolérant aucune espèce supérieure à la leur. Les Skryta'lian avaient alors tenté une négociation de paix, car personne ne voulait la guerre. Au fil du temps, le conflit s'était installé dans l'ombre des Hommes. Ces êtres devinrent de moins en moins patients au regard de l'aversion de l'Ordre des Frères. Lawrence Delport était le plus activiste, réclamant l'extermination des Loups en bravant leurs lois : protéger l'espèce humaine contre eux et battre en retraite si elle était menacée lors d'une opération. Les affrontements se déroulaient dans une extrême violence, parfois en public ; c'était pour cette raison que l'Ordre des Frères se cachait derrière le masque de mercenaires. Cela donnait une explication suffisante à ce monde à la dérive.

Skryta'lian : T1 - ExtinctionLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant