Chapitre 24 - Marie

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Comme sa fille Sybil, Marie aimait lire devant la cheminée. Pourtant, ce soir-là, son esprit ne réussissait pas à rester focalisée sur sa lecture. Elle reposa son livre sur la petite table du salon et fixa le feu chaleureux qui crépitait dans l'âtre. Elle repensait à Élias qui se trouvait sur ce même fauteuil un peu plus tôt dans la soirée et à la façon dont ses parents s'étaient comportés envers lui. Envers elle. Leur attitude frôlait la maltraitance physique. Elle regrettait de ne pas s'être interposée plus fermement. Oui, elle le regrettait et commençait à se sentir dévorée par les remords. Là au fond de son estomac, une légère douleur sourde et lancinante lui rappelait sa lâcheté. Elle remonta dans son œsophage et lui serra la gorge.

Je n'aurais jamais dû le laisser partir... Ni elle.

Son esprit perturbé dériva encore, elle songeait à Sybil, à son départ pour Paris, plusieurs années plus tôt. À sa carrière de sportive qui l'avait emportée un peu partout dans le monde. Une sacrée globe-trotteuse ! Depuis combien de temps ne l'avait-elle pas vue, entendue ? Marie savait que l'affection qu'elle portait à Élias ne faisait que combler le vide béant laissé par l'absence irrémédiable de sa fille unique. Elle jeta un œil sur le livre aux couleurs du désert, abandonné sur la table. Élias et Sybil avaient les mêmes goûts littéraires, pas étonnant qu'elle fît un transfert d'affection. D'amour. Marie soupira. Elle aurait aimé qu'il se rencontrât. Elle saisit son téléphone. Peut-être réussirait-elle enfin à joindre Sybil ? Pas de réseau.

Elle jeta son téléphone dans le canapé à côté d'elle, se lova dans le fauteuil moelleux et remonta la couverture jusqu'à son menton. Faute de Sybil, elle se permettrait d'aller rendre visite à Élias pendant ses vacances ; ses parents entendraient peut-être qu'accroître l'imagination de leur fils n'était pas en soi une mauvaise chose. Au contraire, il gagnerait en inventivité quel que fût le métier qu'il adopterait dans le futur.

Plongée dans ses pensées réconfortantes, la douce Marie s'endormit ; les braises crépitantes la berçaient d'un rythme envoûtant, les étincelles rougeoyantes se mêlèrent aux constellations mystérieuses du ciel onirique qui ornait le royaume enchanté du sibyllin Morphée. 

Elle s'éveilla plusieurs heures plus tard. Une odeur de fumée avait percé le voile éthéré pour envahir ses songes inquiétants et pour la ramener au sursaut de la réalité. Elle se redressa brutalement, persuadée que sa maison prenait feu. Elle scruta l'obscurité revenue et découvrit son âtre rougeoyant quasiment éteint ; la cheminée ne refoulait même pas de fumée. Alors d'où venait cette odeur acre et persistante ?

Marie se leva et, les jambes engourdies, se dirigea vers la cuisine. Non, elle n'y avait rien laissé sur le feu non plus. Alors elle se rendit sur son propre palier ; si l'effluve ne provenait pas de chez elle, c'était qu'elle venait de l'extérieur, de la forêt...

La forêt...

Lorsqu'elle ouvrit la porte qui menait sur son jardin, elle découvrit un spectacle incroyable. Le ciel s'était teinté de pourpre. Au loin, elle distinguait des flammes infernales qui léchaient la nue en colère. Et la terre rejoignit le ciel en une ire violente qui secoua le monde entier. Marie se tint aussi fermement qu'elle le put au chambranle de sa porte, le cœur serré par tous ces événements étranges qui s'abattaient ces dernières heures sur le monde. Alors qu'elle réfléchissait au marasme cataclysmique de cette folle nuit, le séisme s'intensifia et la déséquilibra. Elle s'écroula au sol et le toit d'ardoise de sa demeure en fit de même. Elle n'eut pas le temps de se relever et de s'enfuir qu'elle fût enfouie sous de lourds décombres.

Ainsi prisonnière des débris, à la merci du vent boréal et des caprices de la météo, elle songea que c'était la fin. Son dernier jour sur Terre. Qu'elle mourrait seule sans avoir pu joindre une dernière fois sa fille. Sans savoir même si elle survivrait à cette nuit terrible, à cette Grande Destruction.

La directrice d'école versa quelques larmes, traces éphémères de la victime qui a perdu tout espoir de s'en sortir debout, traces fragiles de sa solitude et de la mort atroce qui la guettait, tapie entre deux congères et la multitude de troncs couverts de givre, traces subtiles du deuil anticipé d'un monde décadent qu'elle ne connaîtrait plus jamais...

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !