Chapitre 23 - 6

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La lumière chaude du vieux réverbère filtrait à travers ses paupières closes. Une goutte lui chatouilla le nez, son visage était trempé. Son corps entier était trempé. Pire, elle grelottait et le froid mordait sa chair. Mais où était-elle ? 6 remua difficilement ; ses muscles, engourdis par la pluie glaciale, refusaient de lui obéir. Elle ouvrit les yeux et aperçut un homme endormi près d'elle, la tête posée sur son sac de sport.

- Fichtre !

Comment allait-elle récupérer ses affaires sans réveiller la créature terrifiante. Elle se souvint subitement que cet être, qui gisait inconscient au milieu d'une flaque, possédait des crocs. Avait-elle rêvé ? À ce moment-là, l'âme intrépide de la guerrière qui s'emparait d'elle sur le terrain du stade à chaque match avait quitté le navire en laissant la jeune femme timorée aux commandes. Elle devait déguerpir au plus vite et mettre de la distance entre elle et cette bête issue de ses cauchemars. Tant pis pour ses affaires. Elle se dressa sur ses jambes, s'assura de sa stabilité et fit ce qu'elle savait faire de mieux : courir !

Focalisée sur sa respiration et sur ses muscles douloureux, 6 sentait à peine les bourrasques lui fouetter le visage et les trombes d'eau glaciale qui se déversaient de la nue en colère. Elle zigzaguait entre les débris des bâtiments, tuiles, verre et bois, qui jonchaient abondamment le sol. Elle voulait vivre, et elle s'en donnerait les moyens. Même les nombreuses marches des rues du XVIIIe arrondissement ne l'arrêteraient pas. La sportive les grimpait deux par deux sans se laisser décourager par les multiples escaliers qui l'attendaient encore, dont ceux de la célèbre butte ;  il était trop tard pour emprunter le funiculaire et, de toutes façons, s'enfermer dans une cellule suspendue dans le vide alors que la terre jouait un rock endiablé ne la tentait pour rien au monde. Alors elle parcourut trottoirs inondés, escaliers ruisselants et pavés glissants jusqu'à en perdre haleine devant la grille de son immeuble. Son cœur battait la chamade. Elle fouilla ses poches à la recherche de ses clefs en espérant ne pas les avoir abandonnées dans son sac lorsqu'elle s'était changée dans les vestiaires, plus tôt dans la soirée. Son sac laissé dans le parc...

Le cliquetis métallisé lui réchauffa le cœur. Elle ne passerait pas la nuit dehors. Elle passa son badge devant la serrure et la grille s'ouvrit, elle la claqua rapidement derrière elle. Personne ne l'avait suivie.

Les gouttes de pluie se mêlaient à la transpiration qui la détrempait jusqu'aux os. Pliée en deux, tenant son ventre douloureux et s'appuyant fermement contre le fer forgé, 6 reprenait doucement sa respiration. Brûlante, elle irritait ses bronches. Encore un petit effort et elle serait au sec, au chaud, en sécurité.

Le souffle haletant, la sportive songea à la soirée qui venait de s'écouler. Elle l'avait échappée belle. Qu'est-ce qu'il lui avait pris d'être aussi imprudente ? Et cet enfant, cet homme, pouvaient-ils être réels ? Un tas de questions qui ne trouveraient sans doute jamais de réponse. Des doigts crochus se posèrent sur son épaule. 6 faillit s'écrouler pétrifiée par l'effroi. Elle lâcha ses clefs qui s'entrechoquèrent sur la terre battue.

Pas encore lui !

- Z'auriez pas un' p'tite pièce M'zelle ?

La jeune femme releva la tête, dégoulinante, rassurée.

- Sammy... vous m'avez fait peur, souffla-t-elle. Non, je crois bien que j'ai aussi perdu mon porte-monnaie. Par contre, je peux aller vous chercher quelque chose à manger chez moi.

- Non, ça ira M'zelle... ça ira.... ça ira, comme toujours, M'zelle. Comme toujours. Oui, ça ira.

L'homme usé s'en alla, l'air plus triste que d'ordinaire, en continuant de marmonner entre ses dents. Attristée, 6 l'observa se fondre au rideau de pluie incessante. Cet homme lui déchirait le cœur. À part l'argent, rien ne l'intéressait. Qu'avait-il pu lui arriver pour qu'il se méfiât autant des autres dons qu'elle pouvait lui proposer ? Un hiver rigoureux, elle lui avait même suggéré de profiter de la chaleur de son canapé. Il avait poliment refusé lui assurant qu'il savait pertinemment où dormir. Elle était persuadée qu'il mentait, mais marquée par la pudeur de l'homme, elle n'avait pas osé insister.

6 reprit ses clefs en main pour ouvrir la porte d'entrée de son immeuble. La cage de l'ascenseur se trouvait barrée d'un sens interdit. La sportive soupira et gravit les dix étages à pied, en forçant sur ses cuisses qui commençaient à saturer de sa soirée mouvementée.

Lorsqu'elle pénétra enfin dans son appartement, elle fut assaillie par une marée de miaulements excédés. Ses deux félins, à la fois vexés par son absence prolongée et ravis de son retour, la harcelaient de reproches et d'exigences. Alors qu'elle prit Seigneur-Chat Arsène dans les bras, elle laissa Seigneur-Chat Éden, beaucoup plus massif, sur le sol. Il se mêla à ses jambes, tandis qu'elle jaugeait l'ampleur des ravages des multiples séismes sur son intérieur. À sa grande surprise, mis à part quelques livres tombés de la bibliothèque et une tasse cassée, tout était intact. Elle soupira de soulagement, nourrit ses fauves affamés et fila se réchauffer dans la salle de bain. Une douche bien chaude, des vêtements secs, un chocolat chaud, un bon livre, sa couette moelleuse et ses deux chats touffus pour une bonne nuit. Voilà qui était déjà un long et bon programme pour sa soirée bien entamée.

Cependant, avant de filer sous la douche, son regard fut attiré vers l'extérieur. À travers la fenêtre, la vue sur Paris était d'ordinaire imprenable, mais ce soir-là, l'horizon que 6 avait toujours trouvé merveilleux semblait différent. Moins lumineux. Et les toits de Paris scintillaient de mille étoiles, comme si chaque maison avait été reliée à sa voisine par une guirlande de Noël. Chez elle pourtant, la lumière ne vacillait pas. Soudain, elle aperçut un petit quartier s'éteindre. Puis un autre. Ainsi que son voisin. Une vague gigantesque d'obscurité submergeait la ville telle un tsunami de ténèbres. Un frisson remonta le long de l'échine de la jeune femme, se propagea sur toute sa peau. Sa respiration s'accéléra. Angoisse.

La gorge serrée, elle observa le spectacle étrange jusqu'à ce qu'il atteignît son propre appartement, puis elle attendit en fermant les yeux que s'abattît l'inévitable cataclysme. À travers ses paupières closes, elle perçut le clignotement hasardeux de l'ampoule de son salon, puis plus rien. Un silence atroce lui glaça le sang. Un sentiment d'impuissance s'empara d'elle. Elle sentait que le monde était en train de se métamorphoser. En mieux. En pire. Elle n'en savait rien. Mais la Terre telle que chacun la connaissait était en train de muter et plus jamais elle ne serait comme avant ce jour-là.

6 sortit son téléphone de sa poche pour trouver quelques bougies qu'elle disposa dans son logement, y compris dans la salle de bain, où elle se fit couler un bon bain bien chaud. Elle abandonna l'idée d'un chocolat au lait d'amandes, faute d'électricité, et se fondit dans l'eau limpide qui détendit ses muscles endoloris. Elle attrapa un livre épais en anglais et soupira d'aise en rejoignant Harry, Ron et Hermione à Poudlard. Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait pas pris du temps pour elle. Seigneur-Chat Éden, avec sa grâce habituelle, se propulsa sur le bord de la baignoire pour tenir compagnie à sa maîtresse affectueuse qui lui grattouilla le haut du crâne. Le félin lova sa tête dans la paume de la main de la jeune femme. Il ronronna comme un petit moteur.

La sportive apprécia sa longue soirée de détente inattendue. Lorsqu'elle se glissa sous sa couette épaisse, avec ses deux fauves pots de colle, Morphée la happa sans scrupule. 6 ne ressentit pas l'ultime séisme destructeur, celui qui ravagea la majorité de la ville, excepté quelques quartiers, comme celui de son élégant appartement, étrangement. Elle dormit profondément, jusqu'au petit matin.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !