Chapitre 21 - Élias (Partie 2)

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Il délaça et ôta ses chaussures, ses chaussettes seraient beaucoup plus silencieuses. Il souleva délicatement la chaise placée contre la porte de sa chambre et la replaça sans bruit devant son bureau. Le léger bruit mat du pêne qui se rétracta sous la pression exercée sur la poignée le fit sursauter. Figé dans ce geste, Élias sonda l'ambiance sonore de sa maison. Il percevait une discussion animée et sérieuse entre ses parents, au loin, mais il n'en saisissait pas la teneur. Pas de réaction en vue. Pas de mouvement. Le garçon pouvait se faufiler à sa guise et explorer les pièces. Il glissa sur le parquet de sa chambre pour sortir dans le couloir plongé dans la semi-obscurité, une lumière tamisée provenait du salon, là où ses parents parlaient. Il hésita une seconde. Quelle pièce choisir ?

Son attention se détourna de son choix lorsqu'il distingua son prénom dans la conversation de ses parents. La curiosité piquée, il fila jusqu'à la porte entrouverte. Il la poussa légèrement pour que les voix de ses parents lui parvinssent plus facilement.

- Chéri, il est devenu incontrôlable est délirant. Il est urgent qu'il rencontre le docteur Figaro. Concrètement, à ce niveau, nous ne pouvons plus l'aider. Ce soir il est allé beaucoup trop loin dans la folie.

- Je suis d'accord. Dès lundi, tu l'appelleras.

- J'insisterai sur la bouffée délirante de ce soir et ses hallucinations.

Sa mère suspendit un instant son discours, Élias entendit le feu crépiter, puis elle reprit :

- Et il faudra le changer d'école. Je ne veux plus qu'il côtoie cette Marie. Elle ne cerne pas les dangers de son comportement envers notre fils. Je ne comprends pas comment une illuminée de la sorte a pu devenir enseignante, puis directrice.

Le père d'Élias acquiesça. Le garçon baissa la tête, ses yeux se noyèrent de larmes. Dans quelle galère s'était-il fourré ? Comment avait-il pu se laisser emporter au point d'avoir été victime d'hallucinations ? Se pouvait-il vraiment que ce qu'il avait vu et ressenti comme si réel n'était rien d'autre que des rêves éveillés ? De merveilleux rêves. L'enfant se laissa emporter par ses souvenirs féeriques. La voix mélodieuse de l'être de l'autre monde l'envoûtait encore et l'emmenait dans un monde enchanté. Il ferma les yeux et inspira profondément. Élias laissa la féerie pénétrer sa chair. Une douce chaleur se diffusa étrangement dans son corps et l'apaisa peu à peu. Un sourire étira ses lèvres. Oui, comment des sensations si vivaces pouvaient-elles être imaginaires ? Non, Élias n'y croyait pas. Il sentait au fond de lui que tout ce qu'il avait vu et entendu était tout à fait réel. Il n'était pas fou. Déterminé, il poussa la porte pour trouver son sac derrière le fauteuil où son père siégeait. D'un pas rempli d'assurance, il avança vers lui, le saisit par une de ses lanières, le glissa sur son dos et se réfugia en courant dans sa chambre, devant ses parents stupéfaits par son audace.

Lorsqu'il claqua la porte de sa chambre, un écho sinistre lui répondit. Il s'empressa de caler la chaise contre la poignée pour se calfeutrer dans son antre rassurante.

Une lumière rouge étrange teintait son mobilier. Pendant son escapade, le ciel s'était couvert d'un voile terre d'ombre brûlée qui transformait l'horizon en portail sur les mondes infernaux. Élias fixa le paysage surréaliste qui s'étalait devant lui. Il s'attendait à y voir surgir des Nazgûls chevauchant de terrifiantes créatures ailées prêts à l'emporter vers le Mordor. Bouche bée, il frissonna.

Le jeune garçon se recroquevilla une nouvelle fois sous son bureau en tenant fermement son sac contre lui.

BOUM ! BOUM ! BOUM !

L'enfant sursauta. Son imagination l'avait-elle rattrapé ?

- Élias, ça suffit ! Sors de là. Ton comportement est inadmissible !

Non. Ce n'était que le retour du poing rageur... et de son père...

- Laissez-moi tranquille ! Vous n'comprenez rien d'toutes façons !

- Tu penses que nous n'avons pas trouvé la cachette de tes précieux crayons de couleur ? Ton père s'en est servi pour allumer le feu.

Élias écarquilla les yeux d'horreur. Sa gorge se serra. Il saisit frénétiquement son sac et, tremblant, farfouilla dans ses affaires. La doublure décousue béait, vide.

- T'avais pas le droit !

- Une fois pour toutes, vas-tu parler correctement ! Avaler les voyelles, ce n'est pas correct. Tu ressembles à un paysan illettré !

- Je vous déteste ! Laissez-moi tranquille ! Laissez-moi seul.

Sa voix se brisa sur ce dernier mot et il éclata en sanglots. Il renifla bruyamment.

À partir de ce moment-là, Élias refusa d'ouvrir de nouveau la bouche pour s'adresser à ses parents. Plus jamais il ne leur parlerait. Ils avaient dépassé les bornes et ils le paieraient. Il ne se plierait plus à leur volonté et n'en ferait qu'à sa tête, quitte à se perdre dans la folie. Son monde intérieur était mille fois plus riche est mille fois plus agréable que sa réalité.

Un dernier coup, beaucoup plus violent celui-ci, s'abattit sur la porte de sa chambre, témoin d'une rage hargneuse qui n'était pas prête à faiblir. Puis le silence revint, encore plus terrifiant. Il laissa un vide gigantesque dans son esprit qui fut vite rempli par une quantité astronomique de pensées qui se succédaient sans lui laisser une seconde de répit. Assommé par la multitude d'interrogations, il somnola rapidement, puis s'endormit. Bercé par l'univers de Tolkien et les contes de sa Bretagne, il passa la nuit à faire des rêves étranges de dragons sortant de la terre pour s'affronter, et de spectres sans visage qui voulaient le soumettre à un œil reptilien géant.

Élias, épuisé par sa journée éprouvante, ne ressentit pas l'ultime séisme dévastateur. Il n'entendit pas non plus les cris déchirants de sa mère qui s'inquiétait pour la survie de son enfant adoré et désespérait de percevoir le son de sa voix une dernière fois. Avant de sombrer sous les gravats, elle regretta cette dernière soirée, ses derniers mots et la colère qui avait dévoré sa famille. À l'heure de son dernier soupir, enfouie sous les décombres de sa maison, elle comprit que peu importait que son fils fut formaté pour devenir un citoyen productif modèle qui reprendrait l'entreprise familiale et apportait une pierre mémorable à l'édifice économique de la région, peu importait son futur métier, sa future vie. Seul comptait son bonheur.

Elle aurait alors tout donné pour qu'il pût survivre à ce cataclysme et pût vivre sa vie comme il le souhaitait. Éliane, mère d'Élias, la main serrant fermement celle de son mari inconscient depuis déjà un long moment, s'endormit pour la dernière fois, engourdie par le froid qui avait envahi son antre, en se répétant incessamment cette ultime supplique.

Faites qu'il survive... Faites qu'il soit heureux...

Élias ne saurait jamais à quel point sa mère l'avait aimé et combien elle regrettait de lui avoir imposé un choix de vie quelle avait été elle-même obligée d'adopter, forcée par ses propres parents.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !