Chapitre 19 - Gabriel

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Tandis que Gabriel se laissait mener par l'entité étrange qui le possédait et suivait les tentacules de la mélopée envoûtante, les flocons de neige laissèrent leur place à des gouttes de pluie, d'abord glaciales, puis étonnamment tempérées. Peu à peu une chaleur humide, presque tropicale, environna l'homme. Elle pénétra son nez et sa bouche et s'engouffra dans ses poumons pour y tapisser un fin voile de gouttelettes entremêlées délicatement. Sa respiration ronronna un instant, le temps de s'habituer à cette nouvelle atmosphère, puis elle redevint fluide et régulière. Cependant, elle ne s'apaisa pas, elle s'accéléra même à mesure que la forêt se dévoilait. Calcinée. Ravagée. Brûlée.

Les bois flambaient et avaient teinté de cramoisi les cieux de la vallée mystique. Bientôt, il ne resterait plus que du charbon de bois de ces branches et troncs consumés. Un exécrable mélange gluant de neige boueuse et de cendres reflétait les lueurs infernales émises par les flammes apocalyptiques qui dévoraient les fragiles fagacées et les quelques pinacées séculaires. À ce moment précis, le chant mélodieux sombra dans une succession de sanglots déchirants qui semblaient provenir de l'endroit où le ciel devenait de plus en plus rouge ; le cœur du brasier.

L'entité à l'intérieur de Gabriel s'agita. Il ressentait un sentiment d'urgence ultime, il se mit alors à courir à en perdre haleine. Ses pieds refusaient d'être collés au sol et de finir absorbés par l'humus carbonisé, ils trouvaient toujours une nouvelle impulsion féroce pour se décoller de la mélasse faite de neige et de cendres, telle une pâte à pain qui n'a pas encore été assez travaillée et qui refuse vaillamment de se détacher des doigts qui la malaxent.

En quelques minutes à peine, l'entité trouva ce qu'elle cherchait. L'arbre ressemblait à un très vieux chêne noueux, mais son tronc et ses branches revêtaient désormais une écorce de suie luisante et fumante. Un cercle de feu formait une barrière impénétrable autour de lui. Gabriel sentit la terreur de l'entité l'envahir, comme si tout espoir s'évanouissait, comme si la vie elle-même arrivait à son terme, comme si la mort allait tout engloutir jusqu'à ce qu'il ne restât rien. Alors, il vit les branches de l'arbre s'agiter, saisies de violents spasmes similaires aux séismes qui secouaient la terre colérique depuis le début de la nuit. Sa robuste et très généreuse ramure vibra et, soudain, sa frondaison fortement clairsemée céda à la pression et s'affaissa en une masse informe qui recouvrit les flammes démoniaques. Elles étouffèrent, asphyxiées par la chape de feuillage humide qui leur tombait dessus. Une fumée blanche épaisse envahit la forêt dévastée. Gabrielle, malgré l'irritation de ses bronches, se fondit dans ce brouillard étouffant et au fumet âcre pour avancer auprès du chêne plusieurs fois centenaire.

Un tapis de résistantes feuilles poisseuses recouvrait désormais ses racines anciennes comme pour le protéger du désastre environnant. À quelques mètres de hauteur seulement, l'arbre béait. Une cavité plus ou moins naturelle torturait le bois semblable à la pierre ; un pic-vert avait sans doute dû passer par là, puis des parasites, des champignons ou autre fongus, s'y étaient installés pour forer davantage ce trou qui aurait pu faire office de gueule hurlante. Oui, l'arbre avait gémi, rugi, expulsé  sa souffrance et se lamentait encore. 

L'entité caressa l'écorce calcinée du chêne séculaire. Gabriel perçut la rugosité de l'écorce épaisse. Ses doigts se couvrirent d'une suie velouteuse. Il s'entendit murmurer des termes qu'il ne maîtrisait pas. Ils sonnaient comme un langage ancien, primitif. Il chuchotait au cœur du Vivant. L'ex militaire perçut un mouvement qui parcourut la peau de l'arbre, comme un frisson délicat des premiers frimas. Il eut la sensation que le végétal incendié se détendait, s'apaisait.

Une crevasse discrète s'entrouvrit entre ses racines jusqu'au milieu de son énorme tronc. Gabriel se vit saisir quelque chose à l'intérieur de cet interstice, le coller contre sa poitrine, refermer son manteau sur lui pour le protéger et s'enfuir en courant à toute allure. Encore.

- Ce n'est pas à toi, rends-le lui !

La voix mentale de Gabriel tonna et résonna dans son crâne au point de le déséquilibrer. Il lutta contre l'entité, de toutes ses forces, convaincu que son acte, qu'il pensait irréfléchi, scellerait la fin de toute l'existence. Il se concentra, pria, supplia tous les dieux et déesses de la création pour qu'ils lui vinrent en aide et stoppât cet esprit qui le contrôlait malgré lui, qui empoisonnait la forêt et qui maléficiait toute la Vie. Toutes ces tentatives échouèrent cruellement ; son esprit n'était pas assez puissant pour se retourner contre son maître. Pourtant, au bout de quelques minutes de combat acharné, Gabriel, épuisé, senti la cadence de sa propre marche faiblir considérablement. Peu à peu, les grandes enjambées franches se transformèrent en de simples pas timides et maladroits. Puis d'un seul coup, ses faibles pieds ne le supportèrent plus. Ses genoux tortus flageolèrent, ses chevilles éprouvées vacillèrent, ses jambes fatiguées lâchèrent. L'humain et l'entité s'étaient tellement acharnés pour prendre le contrôle l'un sur l'autre qu'ils s'épuisèrent tous les deux lamentablement.

Gabriel s'effondra alors tête la première dans la mélasse de neige cendrée à moitié fondue. Avant de perdre conscience, l'être hybride se tourna sur le côté et enlaça tendrement son précieux et secret paquetage qui remuait timidement contre son cœur.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !