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Mai 2018

Ils se foutent de ma gueule.

Je respire à fond et enfonce la porte en face de moi et sors des vestiaires. S'ils ne veulent plus de moi, qu'ils me le disent en face au lieu de me faire dire par l'intermédiaire de Yoan à moins d'une heure du début du match que je suis forfait. Forfait ! Je n'ai jamais été forfait ! Jamais et ce n'est pas ce soir que ça va commencer alors qu'on joue la finale de la Coupe de France.

Hors de question !

J'avance dans les couloirs, dépasse des bénévoles, bouscule des responsables et arrive enfin sur le terrain où mon équipe s'entraîne. Oui, mon équipe, parce que j'en suis le capitaine. Le capitaine et ça me donne le droit de jouer, le droit de réclamer une soirée de répit, le droit d'entrer sur ce putain de terrain ce soir sous les acclamations de nos supporters. J'ai ce droit et personne ne peut me le retirer. Personne.

- Je jouerai ! affirmé-je en pointant mon index vers Stefan, notre coach.

Je le vois lever les yeux au ciel. Il s'attendait à ce que je lui dise ça. Il faut dire qu'après quatre ans à bosser ensemble, il nous connaît bien, moi et mon sale caractère. Je me plante devant lui qui n'est pas le moins impressionné et encore une fois, je regrette de ne pas faire dix centimètres de plus comme mes coéquipiers.

- Tu es forfait. Le doc a...

- Le doc n'y connaît rien. Mon épaule va très bien !

Je mens légèrement parce que clairement, mon épaule ne va pas très bien mais elle peut encore jouer un match. Le plus important. La finale.

- Louis, soupire-t-il en posant ses mains sur mes épaules.

Je me retire aussitôt de son étreinte en me reculant pour à la fois mettre de la distance entre lui et moi et éviter qu'il me broie l'épaule avec sa poigne.

- Je jouerai que tu le veuilles ou non, insisté-je.

- Et à quoi tu nous servirais sur le terrain avec une épaule en vrac ?

- Elle n'est pas en vrac !

Je le vois lever les yeux au ciel alors je crache :

- Mon épaule t'emmerde ! Laisse-moi entrer sur ce putain de terrain et je te prouverai à quoi je vais vous servir.

- Et quand elle te lâchera réellement ce soir pendant une attaque de l'équipe adversaire ? Quand on se prendra un but ? Qu'elle sera tellement bousillée cette fois que tu pourras plus jamais jouer ? Tu feras quoi ?

J'ai un léger sourire et décide de revenir à quelques centimètres de lui. Je lui annonce sérieusement :

- Alors il sera temps que je prenne ton job !

Je fais demi-tour et marche en direction des vestiaires :

- J'attends de voir ça, Louis ! me crie le coach dans mon dos. J'attends !

Je lève mon bras sain en l'air et lui fais un doigt d'honneur. Son rire me répond. Nous nous sommes mis d'accord. Je jouerai ce match. Et je croise les doigts pour que ça ne soit pas le dernier de ma carrière !

*****

Lorsque mon nom résonne dans l'Arena, le rythme de mon cœur s'accélère alors que mes jambes me propulsent sur le terrain pour faire mon entrée sous les applaudissements du public. Souriant, je lève mon bras vers les gradins pour saluer nos supporters.

Je traverse la moitié du terrain et vais m'installer non loin des arbitres où mes coéquipiers vont me rejoindre. Rémi, notre gardien, me tape déjà dans la main et les secondes, les minutes vont passer à une vitesse incroyable à partir de maintenant.

C'est grisant une finale. Stressant bien entendu parce qu'il y a la peur de perdre mais tellement euphorisant. C'est pour ça aussi que je voulais être sur le terrain au coup d'envoi. Pour ressentir cette adrénaline, cet espoir et cet amour d'une certaine manière aussi. C'est juste incroyable. C'est ça ma drogue.

Je ne vis que pour ça. Pour ces matches. Pour le handball.

Toute mon équipe est sur le terrain et celle du PSG, nos adversaires, commence son entrée. Je détourne les yeux d'eux, n'ayant pas envie de revoir mon ex parmi eux. Alors je jette plutôt un coup d'œil aux places derrière les bancs. Les cheveux presque gris de ma petite sœur attirent immédiatement mon attention et me permettent de voir Lottie et Félicité me faire de grands signes.

Je vis pour elles aussi.

*****

Je souffre. Il n'y a pas de doute là-dessus. J'en ai les larmes aux yeux mais je ne lâcherai rien. Si ce match doit être mon dernier en tant de joueur alors je le gagnerai. Je frappe dans mes mains et hurle des encouragements à mes coéquipiers. Je jette un coup d'œil discret au tableau d'affichage. 25 à 26. Il reste plus de cinq minutes. Rien n'est perdu.

Je fais légèrement bouger mon épaule blessée et retiens comme je peux une grimace. Je respire à fond. Je regarde le ballon voler entre mes coéquipiers jusqu'à ce qu'un adversaire l'intercepte et part à toute vitesse vers notre but.

J'ai beau être au bout du terrain, je m'élance à sa poursuite comme mes coéquipiers. Au Handball, vous n'avez pas le temps de trop réfléchir. Tout doit être inné, instinctif, appris par cœur. Alors je le dépasse, tout mon corps en alerte.

Il n'a pas fait trois pas dans ma partie de terrain que je sais déjà ce qu'il s'apprête à faire. Un sourire en coin s'affiche sur mes lèvres et avance d'un pas avant de me jeter sur la droite parce que c'est exactement là qui tire. Je m'interpose entre lui et son partenaire, j'arrête le ballon avec mon ventre et le serre contre moi pendant que mon corps tombe lourdement par terre.

Cette fois, je ne peux m'empêcher de grimacer sous la douleur de mon épaule blessée me réceptionnant. Je serre les dents et alors que je vois le coach faire signe à David de s'approcher de lui, je me relève sous les cris de joie du public de Bercy. Je sens les supporters me soulever et me porter.

Je laisse un cri mêlant douleur et satisfaction passer mes lèvres avant de lancer le ballon de toutes mes forces, visant le but vide de l'équipe adversaire. C'est toujours le risque quand on a un carton rouge et qu'on ne se replace pas assez vite. Le joueur que je suis se fait toujours un plaisir de marquer. Comme là.

Égalité parfaite.

Hand(s) to MyselfWhere stories live. Discover now