Chapitre 7 : Les Thénardier, famille d'accueil

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Fantine n'a jamais eu de chance dans sa vie. Elle n'a jamais su non plus trier le bon grain de l'ivraie : sa confiance allant systématiquement à la personne la plus douteuse. Quand elle a dû choisir à qui confier sa fille, le sort s'est acharné sur elle, présentant Les Thénardier comme une famille idéale. Quelle erreur...

Fantine ne se sentait pas capable d'élever seule son enfant. Qui garderait Cosette la journée pendant que Fantine se briserait les reins à gagner suffisamment pour elles deux ? Hors de question d'abandonner son enfant aux bons soins d'un centre de charité ! Fantine a fait ses classes dans ces horribles institutions. Elle sait ce qu'elles valent : rien de bon. Fantine rêve encore de ses éducatrices, toutes d'horribles vieilles filles, qui détestaient la jeunesse et la beauté. Cent, deux cents, cinq cents, mille ? Fantine ne sait plus combien de fois son dos a subi la morsure brûlante du fouet.

Nous sommes en 1822. Le jour où les pas de Fantine la mènent jusqu'à la tanière des Thénardier. Une auberge, au milieu de nulle part : le « Boit sans soif ». Elle pense que c'est un signe. Elle n'a alors plus de force ni de souffle. Elle n'en peut plus de porter la petite Cosette sur le dos. Cosette, âgée n'a même pas 2 ans.

— M'avez l'air bien chargée, dites, lui demande la Thénardière.

La Thénardière est un drôle d'animal. Plutôt du genre immense prédatrice. Et si un chat de gouttière avait pu féconder une femelle grizzly ? Imaginez la bête... Une armoire en chair et en os. Un mammifère juché sur ses deux pattes arrière, dans un semblant d'équilibre, bien fragile. Le regard vide et coulant, l'allure pataude. Tout le contraire du mari : le Thénardier. Mince, nerveux, l'œil perçant, le museau pointu, les dents allongées du rat. Pourtant, les sages disent bien de se méfier de l'eau qui dort. Le plus dangereux des deux, c'est la femelle. Un monstre froid et sans pitié.

Mais Fantine n'a jamais eu de chance dans sa vie. Elle n'a jamais appris à écouter son intuition. Celle-ci, lui somme de continuer son chemin. Hélas, elle est trop fatiguée. Elle n'a plus la force de lutter.

Assise sur le banc en pierre, à droite du seuil de la taverne, la Thénardière examine la nouvelle venue. Elle se demande bien ce que fiche une femme avec son bébé sur le dos. Fantine n'est pas habillée comme une gueuse ou une gitane. Elle porte une belle robe de ville. Sa malle est de bonne facture : un cuir épais et de qualité. La Thénardière pressent qu'il y a matière à lui soutirer quelques pièces.

— Z'allez où comme ça ? lance-t-elle au hasard.

— Je sais pas. Vers le nord.

— Si vous voulez atteindre la mer, z'en avez pour encore 8 jours de marche.

— Tant que ça ?!

— Hé oui, mademoiselle ou Madame...

— Mademoiselle.

Une mère sans mari. La Thénardière s'en doutait. Sûrement une cocotte abandonnée par son amant, marié à une autre : une dame bien sous tout rapport.

— Enfin 8 jours, c'est sans compter le poids que vous trimballer sur votre dos.

— Ma malle ?! Elle est bien légère.

— Je parlais de la petite.

— Cosette ?! Ce n'est pas un poids, c'est ma fille... Mais vous avez raison. Je ne sais pas quoi faire d'elle. La route est encore longue.

— Pourquoi vous voyagez à pied ? Croyez vraiment la petite va tenir le choc ? C'est fragile comme de la porcelaine un enfant de cet âge.

— La diligence nous a laissé deux kilomètres en amont.

La Thénardière grimace sous sa moustache de douairière. Aurait-elle mal senti la chose. Cette miteuse n'a plus un sou en poche ? C'est pour ça qu'elle continue son périple à pied.

— Savez. Une femme seule. Il n'y avait plus personne dans la voiture. Le cocher a cru que je lui offrirai un pourboire... En nature, ajoute Fantine.

— Ah... Les hommes. Tous des bêtes en rut !

La Thénardière soupire, rassurée. Ce n'est pas une question de monnaie mais de mœurs...

— La prochaine diligence part de chez vous ? l'interroge Fantine.

— Elle passe un peu plus loin. On peut vous y amener. Mon mari est équipé. Il dispose d'un fidèle canasson.

— C'est gentil de votre part.

— Cependant...

— Vous inquiétez pas, je paierai ce qu'il faudra.

— On verra ça demain. À regarder vos épaules voûtées, une nuit de repos ne vous ferait pas de mal. Asseyez-vous donc à côté de moi. Le banc est assez large.

Fantine s'assoit à son tour sur le banc. Elle pose ensuite Cosette sur ses genoux. La Thénardière, elle, savoure en silence sa victoire. Elle va déjà facturer à cette bécasse dix fois le prix d'une navette jusqu'à la diligence ainsi qu'une nuitée dans son auberge miteuse.

C'est alors que surgissent dans la cour Éponine : la fille de la Thénardière, Éponine tout juste 5 ans. Quand elle aperçoit la petite toujours endormie, elle se jette dessus : la touche, la caresse, la tripote, la pince.

— Elle est plus belle que mes poupées ! dit-elle.

— Mon cœur. Ce n'est pas un jouet, c'est un bébé, lui rappelle la Thénardière.

— Un Bébé. Elle trop belle. C'est pour moi ?

— Éponine !

À force d'être tripatouillée par la petite Thénardier, l'enfant finit par se réveiller. Elle se met aussitôt à hurler : « OUIIIIII »... Elle demande l'aide de sa mère ainsi qu'à manger, elle n'a pas mangé depuis ce matin.

— Maman ! S'il-te-plaît...

— Éponine.

— Je veux le bébé !

— Je t'ai dit non, mon Éponine ! Il n'est pas à vendre ! Regarde, tu l'as réveillé ! Maintenant, il pleure !

Contre toute attente, ce spectacle lamentable produit l'effet inverse dans le cœur de Fantine. Elle se dit qu'ici, Cosette, ne se retrouverait pas seule. Elle grandirait en compagnie de cette autre fille, qui ne demande qu'à jouer avec elle. C'est comme ça que mûrit dans la tête mal-faite de Fantine une décision absurde. Un choix tragique...

— Puis-je vous demander une faveur, Madame ?

— Laquelle ?

— Les petites ont l'air de s'entendre à merveille. Je vous serais éternellement si vous pouviez héberger ma Cosette... Le temps que je me refasse une situation.

La Thénardière n'avait pas pensé à ça. S'occuper d'un marmot : une sacrée corvée quand même...

— Bien entendu, je vous paierai, ajoute Fantine.

L'horrible femme qui n'a ni cœur ni morale, fait rapidement les comptes.

— Ça peut s'envisager dans ce cas.

— Mais ça vous coûtera cher ! Ajoute le Thénardier, qui vient de surgir.

Le Rat qui a désormais décidé de se faire appeler le Thénardier, se joint à la discussion. Ce bon vieux rongeur a le sens des affaires. Comme son épouse, il est muni d'une sorte de sixième sens. Il a senti que la présence de Fantine était synonyme d'argent facile. Le voilà dehors, à négocier les conditions particulières avec sa cliente.

— Affaire conclue ? demande le Thénardier, avant de mettre un point final à la transaction.

— Vous avez ma parole. Je vous enverrai régulièrement de l'argent, lui répond Fantine, le sourire aux lèvres, persuadée à ce moment que la chance lui tend enfin les bras.

Si elle savait. C'est tout le contraire. Elle vient signer avec le Diable, du moins, l'un de ses agents. C'est le début d'un long calvaire, un douloureux enfer qui va conduire la malheureuse à sa perdition, puis à la mort...

À suivre...

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