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- Ils sont tous morts, ils sont tous morts, ils sont tous morts, ils sont tous morts...

Maggie ne cessait de répéter cette phrase en boucle depuis que les cinq jeunes gens avaient pris le chemin du retour. Elle avait le visage baissé, ses bras étaient drapés autour d'elle, comme si elle avait froid et elle se balançait doucement d'avant en arrière, en état de choc. Jo la tenait tout contre lui et lui chuchotait des choses à l'oreille, que personne d'autre qu'elle ne pouvait entendre.

- Ils sont tous morts, ils sont tous morts, ils sont tous morts...

Ces mots raisonnaient aux oreilles des autres occupants du camion, envahissant leurs cerveaux, s'ancrant dans leurs mémoires. Ils avaient tous vu l'horreur, ils avaient compris la barbarie mais ils n'avaient pas encore réalisé l'ampleur du drame qui s'était joué ici.

- Ils sont tous morts, ils sont tous morts...

Jane se rongeait les ongles à s'en faire saigner en regardant dans le vide. Orry martelait le sol du camion avec son pied et ne cessait de se retourner vers la jeune femme, comme pour vérifier qu'elle était bien là. Rob conduisait, se cramponnant au volant, les muscles de ses bras étaient bandés à l'extrême, ses veines ressortaient. Tout en lui exprimait une colère qui ne demandait qu'à s'exprimer. Jo, lui, continuait de rassurer Maggie, qui n'entendait rien, trop enfermée dans sa détresse.

- Ils sont tous morts...

- Mais faites la taire !

La voix de Rob fit sursauter tout le monde. Maggie fondit en larmes mais n'arrêta pas pour autant sa litanie. Jane s'accrocha à la poignée qui se trouvait au dessus de la fenêtre et Orry se tourna vers son frère, prêt à lui répondre. Mais c'est la voix de Jo qui se fit entendre.

- Ta gueule Rob ! Ordonna-t-il. Chacun réagit à sa manière et ce n'est pas en lui hurlant dessus que tu vas arranger les choses.

- Elle me tue le crâne à répéter ça, répondit Rob en criant. Ils sont tous morts... oui on a vu... on le sait putain... ils sont tous morts...

Rob n'en pouvait plus, il avait l'impression de devenir fou. Son pied appuya sur l'accélérateur et le camion fonça sur la route abîmée.

- Arrête toi Rob, je vais conduire, dit Orry en essayant de garder son calme.

Il se retourna vers Jane qui s'accrochait à présent des deux mains à la poignée, les yeux fermés, une grimace d'effroi imprimée sur le visage.

- Rob, arrête toi, tout de suite, répéta Orry, d'une voix plus ferme.

Le camion prit un nid de poule et rebondit dans un fracas de taule qui arracha un cri aux jeunes gens. Orry s'accrocha, lui aussi, comme il pouvait et cette fois il cria.

- Rob arrête ce camion ! Tout de suite !

Rob freina subitement, enfonçant son pied sur le frein, gardant ses bras bien tendus, le visage fermé. Un silence relatif envahit l'habitacle du véhicule. On n'entendait plus que les respirations erratiques des jeunes gens, tous choqués tant par ce qu'ils avaient découvert que part la course de ces dernières minutes.

Orry descendit du camion et ouvrit la portière de Jane pour s'assurer qu'elle allait bien. Il la calma en lui parlant doucement, puis fit le tour du véhicule et ouvrit la portière côté conducteur.

- Descends, je vais prendre le volant, exigea-t-il.

- C'est bon, je peux conduire, répondit Rob sans le regarder.

- Rob je ne le redirai pas une troisième fois, descends, je vais conduire.

La voix du jeune homme était froide et sèche, sans appel. C'était très rare de voir Orry ainsi, tellement rare que la dernière fois qu'il avait fait preuve d'autant de froideur était il y a quelques mois, dans les rues du Bronx. Son frère se retourna lentement vers lui, ils se fixèrent quelques secondes, comme s'ils se défiaient, puis Rob se glissa sur le siège passager, sans un mot.

Le chant des oiseauxLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant