Chapitre I - Partie 4

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2 Septembre 2177 Après le Déluge

La forêt de Frûlhvir brunissait dans les lueurs de ce soir d'automne. Les eaux claires du lac Qlars brillaient de mille feux et frémissaient sous la douce caresse du nordet. Menviel descendait du nord-est, tout droit sur l'étendue d'eau. Il suivait un large chemin couvert de feuilles brunes. Le jeune homme, emmitouflé dans sa large cape brune, cachait ses cheveux noirs sous un grand chapeau de feutre. Il était grand, très grand; il dépassait surement les deux mètres. Il se mouvait comme un serpent, de manière à la fois fluide et saccadée, ses très longs doigts fins toujours repliés sur sa paume. Il portait de lourdes bottes de cocher qui entravaient ses mouvement et broyaient les larges feuilles tombées des érables alentours. Menviel accéléra le pas, comme la nuit se rapprochait de plus en plus.

Il arrivât bientôt dans une clairière contenant une immense stèle. Celle-ci se composait d'une pierre dressée gravée de symboles dont la signification s'est perdue dans les méandres du temps. Autour d'elle étaient éparpillés de petits autels : une grande coupe ronde, dans laquelle brûlaient des ossements gravés et de longs morceaux de santal, posée sur un empilement de pierres plates. Un maître-autel de tuffeau et de chêne se dressait devant la clairière. L'impressionnant édifice surplombait un petit bassin artificiel recouvert de mosaïques colorées. Menviel s'approcha de celui-ci, sortit de son fourreau une petite dague d'argent, tendit le bras au-dessus de l'eau et appuya le coté tranchant de l'arme contre son pouce. Une goutte de sang en sortit et tomba directement dans le bassin. Un petit pont apparut alors entre Menviel et la stèle.

Alors que le jeune homme le traversait, une pulsation apparut alors dans sa tête, comme le battement d'un cœur immense. Plus il s'approchait de la relique, plus cette pulsation devenait forte. Lorsqu'elle devint insupportable, Menviel s'agenouilla devant la pierre et enfonça ses doigts profondément dans la terre meuble. Les glyphes de la pierre dressée s'illuminèrent et se créèrent un double de lumière. Ces doubles vinrent s'inscrire dans la tête de Menviel, avec tous ceux qu'il connaissait déjà. Ces glyphes étaient le but du Grand Pèlerinage. Une ancienne civilisation avait placé différentes stèles de ce type de par le monde. On disait que celui qui parvenait à effectuer le pèlerinage complet deviendrait le possesseur d'un savoir ultime. Malheureusement, personne n'y était jamais parvenu. La tradition voulait que chaque apprenti ménestrel entreprenne ce voyage à la fin de sa formation. On jugeait qu'eux seuls étaient capables de retenir toutes les légendes qui accompagnent ce voyage. Une stèle, sur le rocher de Kelarmach, refusait toujours de donner son savoir; comme si elle attendait une personne en particulier, un élu.

Une fois qu'il eut bien mémorisé les symboles complexes, Menviel revint sur ses pas sur une demi lieue puis prit un nouveau chemin, dans l'obscurité tombante. Il arriva bientôt à la lisière d'une immense clairière boueuse. La forêt avait disparu dans le vallon. Les bois que les hommes avaient coupé avait servi a la construction de la petite ville de Frilyon. Au centre de la cuvette, la grande Place des Trois Tours. La zone pavée accueillait quelquefois un marché bruyant mais servait le plus souvent de poumon économique de la ville, avec ses nombreuses boutiques, ses forgerons et autres artisans.

Mais la partie la plus intéressante de la ville était assurément le quartier de Klusel, sur le versant sud du vallon. Ses rues étroites et boueuses étaient plus vivantes que n'importe quelle avenue des cités les plus fastes. Menviel n'atteint ce dédale qu'une vingtaine de minutes plus tard. Il s'engagea avec assurance dans ce labyrinthe de taudis et de boue, sachant parfaitement où il allait. Le pèlerinage suivait un tracé sinueux farci d'allers retours entre deux points. Frilyon était une plaque tournante de ce voyage sans fin car elle se trouvait au centre d'un large cercle de stèles. La ville s'était donc naturellement remplie d'hommes peu scrupuleux qui n'hésitaient pas à détrousser les pèlerins inconscients.

Menviel, étant déjà passé ici, il connaissait les trajets et les lieux sains où il pouvait passer une nuit en toute sécurité. Il arrivât peut après devant un étroit bâtiment dont l'enseigne décrépie indiquait : Le Bouclier Fêlé. Le jeune homme poussa la porte grinçante et entra dans une salle silencieuse enfumée par un feu ronflant. Il s'approcha du comptoir et se fit servir une large tranche de pain avec un oignon et une tranche de lard. Il sortit ensuite de sa bourse deux pièces brillantes qu'il posa devant le tavernier qui les lorgna d'un œil avide :

"Une chambre, patron !" L'homme se saisit prestement des pièces et guida son client vers l'étage le plus élevé de l'auberge. Menviel s'endormit dans la mansarde à la propreté douteuse, uniquement occupée par un frêle lit de paille et par une table non moins solide. Le lendemain, il se leva en même temps que le soleil et déjeuna d'une tranche de pain blanc et d'une chope de lait.

Il se rendit ensuite dans la rue pour se promener avant de reprendre son voyage. Il visita quelques boutiques, de forgerons et de maçons, principalement, et fut étonner de trouver à l'écart des lieux les plus animés de la cité, près d'un petit ruisseau, un tanneur. De sa cabane, on n'entendait que vaguement le brouhaha de la ville. Il avait creusé une longue retenue d'eau dans le sol meuble pour pouvoir faire son travail. Menviel le salua et proposa son aide :

"Volontiers, répondit le tanneur, tiens, peut tu aller chercher au fond de ma cabane, dans un grand coffre, un sachet de tanin ?" Menviel s'exécuta et revint quelques instants plus tard, le fameux sachet à la main. Reconnaissant, le tanneur ferma les vannes de la retenue et prit le paquet. Menviel s'assit sous un grand chêne et regarda son nouvel ami plonger avec soin un large morceau de cuir dans l'eau fraîche.

Lorsqu'il eut fini, il suspendit sa peau au soleil. Il tourna la tête vers Menviel et, voyant une carte dépasser de son manteau, il demanda :

" Tu voyages ?

- Oui, je fais le pèlerinage des ménéstrels." En entendant ces mots, le visage du tanneur s'éclaira et il disparut dans sa cabane. Il revint peut après en portant un grand plastron de cuir bardé, par endroits, de fer. Il sourit et dit :

" Je voulais l'offrir au premier pèlerin que je rencontrerai, mais un seul m'a trouvé avant toi, et il n'a pas cessé de me critiquer, comme si il connaissait mon travail mieux que moi... Mais t'es sympa, toi !" Sur ce, il tendit le vêtement à Menviel qui l'enfila sans tarder sous sa cape. Ils discutèrent encore quelques temps. Au milieu de la matinée, Menviel s'apprêta à reprendre la route. Il remit son chapeau et retourna dans le vallon. Il traversa le Klusel et s'arrêta un instant sur la place des trois tours. A l'ouest de la place se trouvait le clocher. Au nord-est se trouvait le beffroi et au sud est le donjon. Le beffroi dépassait d'un large bâtiment à plusieurs étages et était sculpté de scènes de commerce et de vie citadine. Le donjon, une énorme tour ronde percée de petites fenêtres, accueillait le duc Rufus de Frilyon. De ce palais, il dirigeait son duché d'une main de fer, assurant ainsi la prospérité et la renommée de son nom.

Menviel se plaça au centre de la place pour admirer la parfaite organisation de la ville. A cet instant, le sol se mit à trembler avec une force inouïe. Trois glyphes dorés apparurent alors avec force dans l'esprit du jeune homme. Il brillaient plus vivement que le soleil et résonnaient avec plus de force qu'une armée de tambours dans une crypte vide. La pulsation des glyphes dorés dépassait de loin la force habituelle de cette sensation. La douleur lui vrillait l'esprit, détruisant toute sa confiance en lui. Il s'accroupit et hurla, mais son cri se perdit dans le fracas du séisme.

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !