Chapitre 18 - Partie 5 - Révélations

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Adélaïde quitta Etzel en lui promettant de parler avec Fillip, mais tout ce qu'elle pourrait dire au leader de l'Ordre serait vain.

Elle marcha lentement vers la chambre occupée par sa patiente. Elle avait du mal à réfléchir. Elle, d'habitude si maître d'elle-même, si certaine de ses choix, ne savait plus quoi penser.

Comme souvent ces derniers mois, sa confrontation avec Muspell à la Centrale lui revint en tête. À travers les yeux de cet ennemi, Adélaïde avait découvert une vision alternative d'elle même : Esther, sans sa Veste Grise. Une perspective terrifiante et vertigineuse qui ne cessait, depuis, de la faire douter. Les révélations d'Etzel amplifiaient sa confusion.

Lorsqu'elle passa la porte de la chambre dans laquelle logeait l'otage, elle la trouva prostrée dans un coin, emmitouflée dans son drap. En larmes. La sorcière poussa un petit soupir. Faï sursauta et se releva, précipitamment. Elle était appuyée de tout son poids contre le mur. À vrai dire, Adélaïde s'étonnait qu'elle ait réussi à atteindre le bord de la pièce. Elle était encore très faible.

« Je suis médecin. Je t'ai soignée. Reviens te coucher, ordonna la femme d'une voix douce.

— Vous m'avez coupé les doigts ! » cria l'enfant.

Adélaïde hocha la tête et s'approcha de l'humaine, sans geste brusque.

« Ils étaient rongés par le froid. Ils n'auraient fait que te faire souffrir. Je ne pouvais pas les soigner », expliqua-t-elle à mi-voix.

Elle s'accroupit au niveau de la fillette qui se recroquevilla, tremblante de peur. La mentaliste, très naturellement, entra dans son esprit. Elle y diffusa une sensation douce, apaisante. Insuffler la confiance dans ce petit être terrorisé qui ne demandait qu'un repère rassurant s'avéra simple. Délicatement, elle la prit dans ses bras et l'attira contre elle. Faï se mit à sangloter avec un tel désespoir que même l'aristocrate se laissa attendrir. Elle la souleva, puis les assis toutes les deux sur le lit. Elle resta un moment à lui caresser la nuque, avec beaucoup de douceur. Elle l'apaisait toujours, tant de sa voix qui murmurait des «la» de réconfort, que du bout de son esprit.

« On t'a retrouvé au fond d'un trou de neige, tu as tenté de t'enfuir... Toute seule dans toute cette neige... »

Faï renifla sans répondre, mais l'image de l'Once affleura à sa conscience. Cela n'échappa pas à la mentaliste qui se tendit d'un seul coup. Elle en avait oublié ce problème-ci. Elle laissa l'enfant sur le lit et se releva. Elle fit quelques pas dans les pièces, indécise. Elle finit par sortir son concentrateur majeur.

Elle glissa la grosse chevalière à son doigt et lança un sortilège complexe. Pour l'humaine, il ne s'était absolument rien passé, pourtant elle les avaient isolées du reste du monde. Personne n'entendrait leur conversation, personne, d'ailleurs, n'aurait l'idée d'entrer dans la salle pour une heure, au moins.

« Tu espérais que l'Once vienne te sauver ? » demanda-t-elle.

La petite se décomposa et hocha vivement la tête en signe de négation. En parallèle, Adélaïde vit, à nouveau, l'image du Chat, dans la chambre de l'enfant. L'adolescente brune lui redisait, encore, de surtout ne jamais parler d'elle. Adélaïde lui sourit et souffla :

« Inutile de me le cacher. Je suis au courant. Ton secret est en sûreté avec moi.

— Vous... vous la connaissez ? trembla Faï en remontant ses jambes contre sa poitrine.

— Oui, mentit la femme. Mais que toi tu la connaisses, c'est très dangereux. Surtout ici. Personne d'autre ne sait, n'est ce pas ?

— Non. Personne ne sait, renifla l'enfant, soulagée de trouver quelqu'un à qui se confier.

— Pas même Grimm ?

— Non. »

Adélaïde hocha la tête. À nouveau elle eut une expression très douce, très rassurante. Un beau sourire qui réchauffa la fillette. Faï se détendit et demanda :

« Tu la connais d'où ?

— Un peu comme toi. Elle m'a sauvé, une fois... », inventa la mentaliste.

Elle chassa les questions de Faï à même son esprit, puis reprit son interrogatoire :

« Tu ne la vois que quand elle ressemble à cette jolie fille brune ?

— Et en puma, aussi », précisa Faï.

Elle abreuvait la sorcière de souvenirs des soirées passées à discuter avec l'Once. Elles n'échangeaient que des banalités. À tout hasard Adélaïde demanda :

« Et est-ce que tu sais qui elle est vraiment ?

— Chamalia. C'est ce que dit Kyrrien, en tout cas.

— Chamalia... », répéta Adélaïde, sourcils froncés.

Elle écarquilla les yeux lorsque l'image d'Amalia Elfric remonta à la mémoire de l'enfant. Sans laisser voir son trouble, elle se pencha sur Faï et murmura :

« Je vais effacer ça de ta mémoire.

— Quoi ? sursauta la fillette.

— C'est dangereux que tu aies connaissance de ce nom, Faï. Très dangereux pour toi. Très dangereux pour l'Once. Il y a ici des magiciens qui peuvent lire dans tes pensées. Entendre tes souvenirs. Imagine si l'Ordre apprenait qui est l'Once. Elle serait en danger, tu ne penses pas ?

— Si... souffla l'enfant, hésitante.

— Tu ne voudrais pas qu'ils l'apprennent à cause de toi...

— Non !

— Alors je vais sceller ton souvenir. Comme ça tu ne sauras plus rien.

— Je me souviendrais d'elle, quand même ? demanda-t-elle, d'une toute petite voix. Ça me donne du courage de penser à elle.

— Oui. Oui je vais te laisser son souvenir », répondit la femme.

Elle la prit dans ses bras. Elle la berça doucement, avec quelque chose comme de la tendresse. Faï se blottit contre sa poitrine avec un soupir. Elle se remit à pleurer, nerveusement. Adélaïde resta contre elle jusqu'à ce qu'elle s'endorme. Elle n'avait usé d'aucun artifice, l'enfant était exténué.

Elle l'allongea avec précaution, la recouvrit d'un drap, puis passa son concentrateur au-dessus de son front. Quand elle le retira, il ne restait à l'enfant de ses discussions avec le Chat que quelques brins de mémoire épars. Elle ne se souviendrait ni de son identité ni de l'échange qu'elles venaient d'avoir. La mentaliste lui avait également ôté l'espoir qu'elle la secoure. À chercher à s'enfuir comme elle l'avait fait hier, l'humaine n'aurait d'autre résultat que de risquer sa vie. Deux doigts perdus suffisaient.

La sorcière resta un long moment à observer ce petit visage apaisé dans le sommeil. Elle se sentait lourde de ses découvertes et calculait les conséquences. Pour l'instant, elle garderait l'identité du Chat pour elle. Si elle jouait bien ses cartes, l'importance de cette révélation lui permettrait de remettre l'Ordre dans le droit chemin.

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