Chapitre 3

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Nathanaël jeta un coup d'œil à sa passagère, concentrée sur les rues de la ville. Son observation n'était qu'un leurre. Son regard se perdait dans le vague. Plongée dans ses pensées, elle se remémorait toutes ces années à vivre dans le luxe ; quand tout était permis, quand tout était envisageable. La jeune femme avait voulu rester aussi simple que possible : elle était privilégiée, mais cette situation n'était jamais acquise. Rien n'était jamais définitif. Les plus grands pouvaient chuter plus vite qu'ils n'accédaient au sommet. Son éducation lui avait appris la modestie, à savoir ne pas abuser de sa position. Peu parmi les siens gardaient la tête froide. L'attrait de l'argent était dangereux, il enorgueillissait l'espèce humaine. L'influence du compte en banque demeurait redoutable. Charlotte en avait profité, elle ne pouvait pas le nier. Comment ne pas se complaire dans le service des grandes chaînes hôtelières et de restauration ? Un portier venait ouvrir chaque porte, accueillant les clients avec allégeance, se pliant aux moindres caprices. La jeune femme se revoyait pénétrer dans le hall du Cheval Blanc, l'un des plus luxueux établissements de Chamonix, fièrement posée sur ses talons aiguilles. Dès l'entrée, le maître de salle avait pris son manteau avant de l'accompagner à sa table. Elle avait été chouchoutée : chaque serviette au sol était ramassée par un serveur qui en remettait une propre ; chaque verre de vin vide se remplissait aussitôt. Charlotte avait apprécié ses conditions de vie, pourtant elles ne lui manquaient pas, car elle ne les jugeait pas nécessaires ni vitales.

L'éclairage commençait à illuminer la ville. À travers la vitre, les montagnes se dressaient, et le pic du mont Blanc demeurait en maître, veillant sur la vallée ainsi que sur les trois résistants. Leur destination première était un garage dans les bas-fonds de l'agglomération, à Chamonix-Sud, quartier le plus pauvre. Sur la place de l'Aiguille-du-Midi, tristement vide, le téléphérique ne fonctionnait plus depuis une centaine d'années. Laissé à l'abandon, c'était une fierté du département qui disparaissait. Charlotte aurait aimé pouvoir admirer la beauté du mont Blanc, ainsi que la Vallée Blanche et ses glaciers ; malheureusement, la détérioration du matériel privait les curieux d'un beau spectacle. Cette montagne, cette nature, elle les portait au fond de son cœur comme si elles faisaient partie d'elle. Les finances ne manquaient pas, seulement, le comte ne désirait pas gaspiller son argent dans le but de restaurer le patrimoine de Haute-Savoie. Cela avait été le souhait de son épouse, pas le sien, et sa mort ne l'avait pas convaincu pour autant de réaliser un minimum d'efforts, même en sa mémoire.

Lorsqu'ils arrivèrent au garage, un véhicule de grande marque les attendait. Les plaques avaient été falsifiées afin de ne pas pouvoir remonter la piste du vol. Le propriétaire des lieux était un partisan de la liberté. Il n'adhérait pas à la Résistance, car il voulait garder son libre arbitre. Malgré tout, il collaborait aisément avec la fille du comte et les nobles. Il demanderait le paiement de ses services le moment venu. Fiable, son travail était propre, soigné ; c'était ce qui comptait. Dans le cas contraire, il savait qu'il ne quitterait jamais la ville vivant. Ce fut donc dans ce garage que Charlotte se changea, enfilant une robe haute couture rouge avec un corset. Les pans en dégradé commençaient aux genoux sur le devant et descendaient à l'arrière jusqu'aux talons de ses escarpins. Elle souhaitait faire bonne impression et se faire remarquer dès son arrivée au manoir. Elle n'hésita pas à utiliser des bijoux « empruntés » et à se maquiller avec beaucoup de classe.

Lorsqu'elle sortit du bureau, Nathanaël et Gabriel tombèrent sous le charme. Voilà comment cette jeune femme devait être : époustouflante et sublime.

— Profitez-en. Vous ne serez pas les heureux élus qui danseront avec moi, ce soir.

— Vous êtes toujours certaine de vouloir faire cela ? demanda Nathanaël.

Oui, et il était désormais trop tard pour reculer. Cet affrontement avec le comte aurait eu lieu tôt ou tard, de toute façon. L'occasion était donnée pour la jeune femme de provoquer ce face-à-face et de tenter d'éviter le pire ; impossible de battre en retraite maintenant. Charlotte irait jusqu'au bout. Elle serait seule dans le manoir. Nathanaël resterait dans la voiture par précaution. En cas de fuite précipitée, il fallait quelqu'un à l'extérieur, prêt à déguerpir rapidement après l'avoir récupérée. Il garderait les mains sur le volant, guettant le moindre signe de débâcle. Gabriel répéta la procédure et pria la mère de sa fille de ne prendre aucun risque inutile. Il acceptait mal de rester sur le banc de touche, mais sa présence alerterait rapidement les gardes. La jeune femme ne trouvait pas les mots pour le rassurer et lui éviter de paniquer de la sorte. Elle lui demanda de rentrer au refuge afin de veiller sur Céleste. Cela lui permettrait de s'occuper et de se changer les idées. L'heure venue, Nathanaël invita Charlotte à monter dans la voiture, laissant au garage un Gabriel inquiet.

Skryta'lian : T1 - ExtinctionLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant