La bibliothèque de Levinston

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Il était au dernier étage, dans une pièce dont les larges fenêtres donnaient sur le nord. Michel chercha, un peu naïvement, la silhouette de la capitale et la ligne bleutée de l'horizon marin. Enfant, dès que son père lui avait appris que la mer se trouvait au nord, il avait cru qu'on pouvait l'apercevoir d'un bâtiment élevé, peut-être de la tour Jugg. Mais la mer était trop loin et le manoir Levinston n'était pas la tour Jugg.

La pièce était sombre, les boiseries presque noires. En regardant les meubles, Michel se demanda si c'était cela, de l'ébène.

La bibliothèque, comme l'avait promis Marcel, était beaucoup plus prometteuse. Droit, histoire, philosophie, sociologie, quelques sérieux tomes sur les sciences occultes — les champs d'intérêt de Levinston étaient riches et variés.

Les livres qui étaient là avaient, pour la plupart, une couverture chaleureuse, la plupart du temps en cuir, contrairement à ceux d'en bas, aux photos criardes pressées de passer au bulletin d'actualité. Il n'y avait qu'une exception qui, perdue sur un rayonnage prestigieux, semblait s'être trompée d'étage. Michel prit ce volume en main, alors qu'il n'aurait eu aucune raison de le remarquer tout à l'heure. Au Service de Sa Majesté, déclarait le titre, immédiatement souligné d'un sous-titre : Journal d'un conseiller royal.

C'était, de prime abord, une autobiographie banale, signée des années auparavant par un certain Richard Hess. Il devait être bien précieux, pour que Levinston l'ait rangé là, loin de ses frères. Aucun signe d'usure ne témoignait que quelqu'un l'avait lu. Il ne datait pourtant pas de la veille : dix ans déjà. Il était dédicacé par l'auteur, avec une écriture étudiée. Peut-être que ce Hess était un ami décédé et ce livre un fragile souvenir. Michel le rangea avec le soin apporté aux reliques.

« Est-ce que je peux me servir du téléphone ?

— Absolument. »

Michel le remercia, puis s'installa derrière le bureau, à la place du maître. La chaise l'accueillit sans un bruissement, solide et commode. Michel composa son numéro. Peut-être commettait-il une erreur, en appelant chez lui. Peut-être son téléphone était-il sous surveillance. Ses poursuivants, qui qu'ils soient, pourraient le repérer, mais il s'en voulait trop de laisser ses parents dans l'incertitude. Ils travaillaient tous les deux ; il ne leur adresserait qu'un court message. À sa grande surprise, son père répondit.

« Papa ? Tu n'es pas au travail ?

— Je travaille de la maison, aujourd'hui. Ça va ?

— Bien sûr. Je... J'ai découché, cette nuit. »

Son père eut un petit rire. « Je m'en étais aperçu.

— Ça va probablement se reproduire ce soir.

— Tu n'es plus un enfant, tu n'as pas à nous rendre de comptes. 

— Tout de même. Je ne voudrais pas que vous vous inquiétiez.

— C'est bien, ne te fais aucun souci. Amuse-toi bien. »

Michel raccrocha. C'était tout ? Il aurait voulu lui dire de se méfier. Entre sa filature et les menaces voilées de Medina, il ne manquait pas de raisons. Et s'il devait disparaître, son appel ne ferait que retarder le moment où ses parents sonneraient l'alarme, et causerait peut-être des ennuis à Levinston.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !