Chapitre 17 - Ravages - Partie 3

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Faï laissa courir son regard sur le paysage glacé en contrebas. Les courbes, crêtes et à pic, couverts d'une neige vierge, chatoyaient sous les ultimes rayons du couchant.

Les cinq membres permanents de la cellule d'Etzel avaient dressé leur camp à flanc de montagne ce soir-là. Ils avaient terrassé les congères et dégagé une plateforme immaculée, nichée dans les derniers mètres du mont Smolikas. L'étendue, d'une dizaine de mètres de large, scintillait d'un discret sortilège isolant. Un beau brasier flambait en son centre. Chaque sorcier avait installé ses paquetages et posé sa couche pour la nuit.

Dos au feu, ils observaient en silence la vue magnifique que peignaient les reflets de la lune sur les vallées blanches, en contrebas. Faï, blottie contre le flanc de Grimm, détaillait la troupe à la dérobée. Etzel capta son regard, mais s'abstint de répondre au timide sourire que la fillette lui adressa avant de baisser des yeux.

L'enfant, contre toute attente, avait fini par s'intégrer plus ou moins aux résistants. En quelques mois, leur otage s'était glissé dans leurs habitudes. Ils cohabitaient.

Dès qu'on lui prêtait attention, malgré sa situation précaire, la gamine manifestait une joie de vive pétillante. Son sourire, tout humain fut-il, éclaboussait les cinq sorciers. À huit ans, elle n'arrivait ni à se montrer cynique ni à s'attrister trop longtemps de son sort.

La magie, qui la paniquait dans les premiers jours de sa captivité, avait tôt fait de devenir source d'émerveillement. La cellule de l'Ordre tout entière, lasse de repousser les multiples questions de l'enfant, se pliait à présent à son enthousiasme. Observer la gamine jongler avec de petits charmes lumineux était assez cocasse pour que tous s'en émeuvent.

Etzel avait commencé par reprocher à Grimm son laxisme, puis elle aussi, à son corps défendant, s'était laissée attendrir. Bien évidemment, elle ne faisait que tolérer les libertés prises par ses hommes avec la fillette. Ils lui apprenaient des tours, ils jouaient avec elle, ils lui parlaient d'eux, de l'Ordre, de la Fédération... Des sujets ardus pour une si jeune enfant. En contrepartie, Faï se sentait souvent le droit d'intervenir dans leurs discussions. Elle leur changeait les idées, à tous.

Etzel, cependant, se cantonnait avec elle à tenir son rôle de chef de cellule. Elle mettait beaucoup de soin à ne pas s'attacher à l'humaine. C'était elle qui aurait la tâche de la tuer, le moment venu. La femme chassa le frisson provoqué par cette réflexion en se frottant les avant-bras. La température, cette nuit encore, malgré leurs sortilèges de survie, frôlait l'intolérable.

Les autres s'en accommodaient, ils y étaient habitués : tous, sauf elle, étaient natifs de la région. Dormir dans le froid, s'orienter entre les crêtes abruptes de la chaîne de montagne, contourner les terres brûlées au fond des vallées et respirer l'air rare des hauts sommets relevait, pour ces quatre gaillards, d'un naturel qu'Etzel enviait. Elle, elle se les caillait.

Sovennek, leur guide, était né dans la cité sorcière Muuger, à presque mille huit cents mètres d'altitude. Gaillard taciturne à la barbe fournie, il les avait tirés de plus d'une mauvaise situation. Sa connaissance instinctive des montagnes leur offrait un avantage certain, autant pour semer les P.M.F. que pour éviter les zones sinistrées disséminées dans les massifs.

Ici, comme ailleurs, il restait des traces nocives des excès des hommes. Le sol avait autrefois été exploité jusqu'à ne laisser qu'un gruyère instable sous les pieds des voyageurs. À marcher sur certaines pentes, le groupe risquait souvent de faire s'écrouler des pans entiers de roches.

Les humains, à leur toute fin, avaient, dans leur panique, essayé de tirer l'énergie tectonique et la chaleur magmatique. La proximité de la plaque africaine avait désigné les montagnes Hellenistiques comme une zone d'expérimentation idéale. Ils avaient creusé trop profond dans une folle tentative de créer un volcan artificiel ; fous de penser qu'un jour ils auraient pu maîtriser un tel monstre. L'histoire parlait d'une explosion de vingt et un jours qui avait plongé toute une partie du continent européen dans le noir, précipitant anormalement la formation de glaces au Nord. La date de cette éruption s'inscrivait dans les mnémotiques parmi les nombreuses autres qui composaient la période des Cataclysmes.

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