Chapitre 17 - Ravages - Partie 1

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Naola, la respiration désordonnée et sifflante, tomba à genoux. Le sable gris crissa sous ses paumes gantées. La main agitée de tremblements incontrôlables, la sorcière tâtonna dans la poche intérieure de sa veste et tira une bille de verre, nacrée d'Iris. D'un geste du pouce, elle libéra la charge magique contenue dans l'accélérateur et sentit aussitôt son organisme intégrer la source d'énergie, puis s'éloigner du seuil critique où il s'était retranché.

La jeune femme, nauséeuse, se laissa tomber sur le côté, puis s'étendit sur le dos, les bras et les jambes écartés, les yeux clos. L'humidité glacée de la plage se lança immédiatement à l'assaut de ses vêtements. Naola grommela un juron, puis se redressa, les coudes posés sur ses genoux, la tête entre les mains. Elle jeta un coup d'œil rapide vers les garçons dont les silhouettes s'empourpraient dans les violines de l'aube balbutiante. Elle feignit d'ignorer le regard inquiet de Mattéo et se focalisa un instant sur le ressac anthracite et carmin aux vagues ornées de dentelles d'écumes. En contrebas de la dune sur laquelle ils s'étaient repliés, l'océan montait à l'assaut du rivage avec la force paisible de ceux pour qui la victoire est acquise.

Ç'aurait pu être un splendide lever de soleil.

« Bon ? On y retourne ? lança la jeune femme de sa voix la plus assurée.

— Quand tu peux », commenta Xâvier.

Il restait debout, au bord de la crête, prêt à prendre à sa charge le prochain transfert. Mattéo haussa les épaules pour signifier qu'il donnait la même réponse. Naola grimaça et se releva. Les garçons étaient encore dissimulés sous leur apparence de couverture, mais elle avait dû abandonner cette technique dès leur premier aller-retour : trop coûteux en magie. Elle rajusta sa cape sur son visage, s'étira, souffla et attira à elle son hexoplan posé à quelques mètres de là. Le quarantenaire qui cachait le jeune borgne se tourna vers elle et lui tendit le bras. Mattéo s'était déjà porté à son niveau, son hexoplan dans une main et l'autre sur l'épaule de son ami.

Xâvier lâcha un simple «C'est parti», puis ils se retrouvèrent en pleine zone irradiée, plusieurs centaines de mètres au-dessus de l'eau. Les trois sorciers déployèrent immédiatement leur enchantement antiradiation et leur machine de vol. Naola se réceptionna sur la carlingue de sa bécane et rétablit sa position. Elle se sentait déjà enfiévrée par le déplacement et elle luttait pour maintenir son charme de confinement efficient. Elle suivit Mattéo qui descendit en dessous des nuages, jusqu'à apercevoir les flots luisant sous la timide pâleur matinale.

Jusqu'à leur précédent saut, ils avaient effectué leurs recherches à la faveur de sortilèges lumineux. Le soleil allait leur faciliter la tâche, mais son apparition signifiait que, bientôt, la nouvelle de l'attaque de l'Ordre parviendrait sur le bureau du Commandant des armées. L'arrivée sur place des forces fédérales n'était qu'une question de temps et signerait la fin de leur tentative désespérée pour retrouver Alix. Le paysage, vide de tout autre chose que d'eau, ne représentait qu'une morne variation de gris, répétant à l'infini les mêmes motifs et mouvements. Ni débris, ni corps, ni trace d'un quelconque naufrage à l'horizon

« On ne peut pas continuer comme ça ! » s'écria Xâvier en se portant au niveau du couple.

Son hexoplan, un modèle hors de prix spécialisé dans la vitesse, réfléchissait les rayons du soleil. Mattéo l'interrogea du regard.

« On va s'épuiser. Il faut mettre une plateforme à mi-route et limiter les retours à terre. Naola pourra y rester, au besoin.

— Hors de question qu'elle reste seule en pleine zone irradiée et attaquée récemment par l'Ordre, s'opposa Mattéo.

— Le vent pousse les retombées vers la côte, cria Naola pour couvrir le bruit des vagues. À trois cents kilomètres à l'ouest, on devrait être moins exposés. Et pas sur la route des fédés, s'ils se pointent. »

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