Deux Verts Amants

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L'idée de ce conte ainsi que ses sensations germèrent en moi pendant que j'errai au Val Sans Retour parmi les arbres de la forêt.

Il était une fois une forêt. Une sombre et ancienne forêt poussant sur des pentes de granit. Les Hommes n'osaient y entrer car ils la considéraient maudite, sous l'emprise de la plus obscure magie... Ainsi aucun arbre de cette région qui mêlait les racines aux blocs de pierres dispersées de manière chaotique n'avaient connus la cruelle hache des bûcherons. Et les arbres poussaient, poussaient, ils devenaient de magnifiques géants couverts de mousses parmi lesquels les fougères et les digitales dansaient au grès du vent caressant les troncs comme un voile doux et invisible. La musique du vent masquant le chant des oiseaux de sa flûte céleste de mille troncs et rocs. Les arbres prenaient des apparences diverses comme ce vieux chêne devenu dragon, ce charme devenu trône ou cet autre chêne ayant prit l'apparence d'une ancienne divinité cornue oubliée depuis fort longtemps...

Oubliée ? Non, quelques elfes nomades s'en rappelaient encore à travers leurs rites millénaires... Ces elfes sauvages encore liés par aucun serment comme aux origines. Êtres encore primitifs et sauvages carnivores écumant le monde comme des notes du passé. Ils étaient les derniers témoins de ce qu'étaient le peuple pacifiste et raffiné des Elfes à leur origine. Bestial, barbare, ils se vêtaient de peaux de leurs proies aussi bien homme que bête. Les elfes sauvages arboraient fièrement des motifs tribaux fait à la braise de bois et divers ossements dont des cornes de cerf en guise de parure. Ils venaient dans ces bois mystérieux pour y adorer leurs dieux à travers des rituels sanglants. Adeptes d'une magie verte tirant sur le noir. Si au détour d'un sentier vous découvrez un chêne cornu entouré de pierres couvertes de sang et dont le tronc est décoré de ronces, fuyez ! Leurs sorts sont peut être encore à l'œuvre... Mais les elfes sauvages ne demeuraient jamais très longtemps ici. Des blessures du ventre de la Terre meurtrie, s'échappaient des vapeurs de souffres nauséabondes. Parfois en posant son oreille sur une roche, on pouvait entendre le cœur battant de la Terre.

Il y avait pourtant de nombreux habitants dans ces bois. Une multitude d'oiseaux dansaient dans les branches. Le pic vert toquait le tronc comme pour dire « Chouettes, Hiboux me laisserez vous entrer pour le thé ? ». On pouvait voir des troupeaux de biches menés par un grand cerf blanc qui s'émouvaient en silence comme des ombres passant entre les troncs. De fiers sangliers grattaient le sol à la recherche de glands cachés par l'écureuil. Des lapins qui dansaient entre les racines comme de petits lutins blancs. Et quand le blaireau quittait son terrier, famille renard venait y loger. Les renardeaux joueurs, se chamaillaient joyeusement à l'entrée du terrier. D'autres prenaient le soleil sous les rares rayons que laissait passer la futaie. Parfois un lynx disparaissait tel un fantôme avec sa proie. Ainsi les arbres aussi lugubres que majestueux accueillaient toute une foule de créatures.

Mais sur les pentes fertiles et généreuse de cet ancien volcan, il existait encore une menace pour les arbres ... La tempête... Tel mille dragons divins, les vents se déchaînaient sur les pentes, brisant les troncs, abattant les arbres en hurlant. Les arbres gémissaient de douleur. De peur peut être aussi. L'hermine sous son rocher fuyait. Les oiseaux se cachaient. Les renards se roulaient en boule dans leur douce fourrure tremblants. Les hérissons n'en avaient que faire des dragons du ciel, nul ne pouvait passer au travers de leur armure d'épines. Soudain, le Ciel, Grand Dragon Inaccessible par les flèches des Hommes et même celle des Elfes cracha sa flamme bleue de colère. Son rugissement frappa la vallée comme les vagues de tempête, la côte. Un très ancien et majestueux charme aux racines formant un labyrinthe immense se consumait petit à petit malgré la pluie qui commençait à tomber. La pluie tombait de plus en plus fort. Au début comme quelques larmes d'une déesse inconnue, puis comme le flot d'un océan se déversant sur terre. Deux enfants emportés loin de leur arbre mère vinrent s'échouer, comme des bateaux emportés par les flots d'une tempête, dans les racines du charme défunt. Le dragon céleste continuait de se tordre et hurler dans des cris de fureur terrifiants. Il frappait le flanc du val de sa queue, vomissant flammes et éclairs... Soudain, une lumière, comme un éclat de miroir, un coup d'épée dans les écailles de brumes de la bête ! Le monstre gronda une dernière fois avant de petit à petit se dissiper dans de dernières larmes de colère. La lame avait transpercé la bête. Le monstre se dissipa en une foule de petits dragons velouteux inoffensifs comme un phœnix jusqu'à la prochaine tempête. Le soleil revint.

Parmi les cendres les deux graines nourries par la pluie comme un lait maternelle profitait de cette douce chaleur. Puis vint la Dame de la Nuit, sublime comme chaque soir, sa beauté dans le ciel se détachant de toutes les étoiles. Elle regarda les deux futurs arbres dans leur berceau de racine tel une fée marraine. Elle fut ni triste, ni joyeuse car elle connaissait déjà leur destin.

Au fil des jours deux jeunes pousses d'un vert tendre s'élevèrent dans le ciel dans une gracieuse danse peut être perceptible que de quelques elfes patients. Au fil du temps, elles grandissaient, dépassant bientôt la vieille souche. Alors elles se virent par dessus les restes de bois calcinés et de leurs frêles branches se saluèrent. Elles continuèrent leurs croissances, au fil des mois, au fil des saisons, au fil des ans. Elles grandissaient, grandissaient, discutaient, partageaient. Les deux jeunes arbres discutaient du temps, de comment pouvait être le monde loin de leurs racines, des jeux des renardeaux venus se rouler dans les feuilles à leur pied. Ils aimaient aussi se taire pour écouter le chant du ruisseau non loin de là. Ensemble, ils riaient quand la pluie venaient caresser leurs feuilles. A force de passer du temps ensemble, ils finirent par tomber amoureux. Ils étendirent leurs branches vers l'autre pour tenter de le caresser sans le gêner. Ils avaient beaux sans cesse de grandir au fil des ans, ils restaient très timide et n'avouèrent pas leurs sentiments à l'autre. Ils préféraient juste discuter, être ensemble. Un peu comme les jeunes humains au sortirent de leur enfance. Parfois, une feuille se détachait et venait caresser l'autre comme un billet doux. Un amour qui devenait de plus en plus fort. Mais leurs racines les empêcher de s'approcher, de se blottir l'un contre l'autre. Lors des tempêtes, parfois leurs branches se touchaient comme s'ils disaient à l'autre, « Courage mon amour, la tempête va passer ! ». Ils n'étaient peut être pas le cœur de la forêt, mais il était l'un des amours le plus fort de celle-ci.

Mais un jour, le coléreux dragon dans le ciel revint encore plus fâché que jamais. Il gronda et souffla, souffla sur les deux amants. Les deux arbres étaient malmenés par le vent, leurs branches se brisaient et étaient emportées par le typhon. Leur tronc ne pouvait se plier aux battements du monstre de nuage. Soudain, l'un des deux amoureux commença à perdre l'équilibre. Ne pouvant supporter la chute de son amant, l'autre plante plongea ses bras de bois et de verdures vers celui qu'elle aimait. Elle tenta de le retenir, de le garder dans son monde telle une Dame pleure dans ses bras son fiancé à la cotte tachée de sang. Soudain, l'arbre se déracina et commença à tomber dans un long craquement de terreur. L'autre le retint de toutes ses forces et finit par se déraciner à son tour. Les deux arbres tombèrent ainsi l'un sur l'autre. Pour la première fois, ils touchaient l'écorce de l'autre. Elle était belle, elle était douce. Ils s'enserrèrent de leur branche dans une douce étreinte. Ils n'avaient plus besoin de s'avouer leurs sentiments. Blottit l'un contre l'autre, ils attendaient la fin de la tempête. Après celle ci, les deux amants restèrent allongés ainsi. Ils nouèrent leurs racines ensemble et les plongèrent dans le sol. Nul dérangés par quiconque, ils vivraient leur amour ainsi, jusqu'à la fin de leur longue vie.

Nous avons tous un arbre dans notre cœur, nous devons juste attendre de le rencontrer et le découvrir.

Écrit par Arthur Dauptain, © Tous droits réservés.

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