42 : Que sombre la terre

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Godwin se morfondait dans un silence profond. Le silence était devenu sa propre prison, et les couloirs froids de Winchester ses geôliers.

Tout son esprit était tourné vers la présence d'Eldrid, loin sous ses pieds, captive d'une cellule sordide. Il avait cru la jeune femme perdue lorsqu'elle s'était enfuie chez les Danois, et qu'elle lui soit à nouveau arrachée lui était insupportable.

Godwin avançait sous les hauts murs qui encadraient la cour, regardant d'un œil vague les soldats qui se battaient sur le sol boueux, gorgé d'une récente averse estivale. Le ciel, la pierre glacée, l'éclat métallique des épées et des armures, tout était gris.

La chevelure flamboyante de Theodore apportait un tel contraste que le saxon fut surpris de ne pas avoir remarqué sa présence plus tôt. Il avait scrupuleusement évité le garçon depuis que le roi lui avait enlevé Eldrid. Il ne pouvait passer outre le fait que c'était Theodore qui avait averti le monarque de son absence. Certes, il n'avait pas pensé mal faire, mais cela n'excusait pas une telle faute.

Godwin s'adossa au mur et contempla le garçon. La tignasse rousse le rendrait visible dans une bataille, mais ses gestes étaient précis et vifs. Chacun de ses mouvements était empreint d'une assurance implacable, d'une technique inébranlable, efficace et discrète. Godwin sentit sa gorge se serrer. Voilà pourquoi il n'avait pas noté la présence du garçon auparavant.

Il n'y avait aucun doute quand on fait que Theodore égalait les gardes du palais. Il se battait comme un soldat qui aurait vécu cent batailles, tout en fluidité et en maîtrise. C'était la première fois qu'il avait véritablement le loisir d'observer le garçon combattre, loin des passes d'armes qu'ils avaient pratiquées ensemble — il y avait une éternité de cela. Son enseignement avait porté ses fruits, et il n'en retirait aucune fierté. Ce simple constat le stupéfia.

Godwin eut un coup au cœur.

Un jour, Theodore se retrouverait dans la mêlée d'une bataille. Non. Ce jour avait déjà eu lieu, lorsque les barbares avaient rasé son village, et encore eu lieu lors du raid qui avait conduit Eldrid à s'enfuir. À chaque fois, Godwin n'avait eu presque aucune prise sur les événements. Il avait beau être en colère contre lui, si le garçon venait à périr à la guerre, sous ses ordres, il ne se le pardonnerait pas.

Godwin fixait l'épée de Theodore qui cinglait l'air. Un enfant qui maniait une arme mortelle. Une simple lame parmi tant d'autres. Un simple pion dans le jeu du roi.

Il espéra soudain que les barbares soient définitivement défaits avant que le garçon ne vienne à entrer dans les rangs des Saxons.

Un cheval entra au galop, provoquant un moment de flottement parmi les combattants qui s'entraînaient. Les flancs du destrier se soulevaient de façon erratique.

— Un message pour le roi ! s'exclama la personne juchée sur la monture.

La voix était empreinte d'une angoisse viscérale. Il mit pied à terre. Godwin s'approcha, posa une main sur son épaule. Les yeux écarquillés de l'homme le fixaient, pendant que ses mains s'agrippant au bliaud du saxon.

— Les barbares... les barbares...

— Où ? le pressa Godwin. Où ont-ils attaqué ?

— Lorsque je suis parti, ils arrivaient au large du Kent... Des centaines de navires...

L'homme serrait convulsivement le bliaud de Godwin, qui lui fit lâcher prise avant de l'entraîner vers l'entrée du palais. Une peur viscérale comprimait son cœur. L'arrivée d'une armée danoise sur les côtes du Kent ne pouvait être une coïncidence. De toute évidence, les danois avaient attaqué le Kent dans l'espoir de réduire à néant la flotte anglo-saxonne. Une flotte dont il avait révélé l'emplacement originel. Godwin le savait, et il ne pouvait que tenter de réparer son erreur.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !