RUBY (36) - 26 FEVRIER 2042

12 2 0
                                          

Une fois la porte refermée, monsieur Richardson se tourne vers moi.

— Qu'est-ce qu'on fait ?

Je soupire. Bonne question. Jusqu'ici, je me suis contenté de gérer l'urgence, mais je ne peux pas continuer éternellement à subir. Je dois reprendre les choses en main, mettre un point final à cette histoire.

— Je dois apporter quelque chose à un ami dans les souterrains, annoncé-je.

— Ça va être compliqué, me répond le professeur qui semble un peu embêté.

— Comment ça, « compliqué » ?

— Regarde, dit en pianotant sur son Smartband pour faire apparaître l'écran des actualités.

Il sélectionne une miniature et la silhouette transparente de monsieur Goodfellar s'élève au-dessus de son poignet. S'il porte toujours son costume noir, son expression affligée a disparu au profit d'un air déterminé.

— Si je suis devant vous ce matin, c'est pour assumer ma part de responsabilité dans les horribles événements de la nuit dernière, déclare l'hologramme. Je n'avais pas conscience du danger qui se cachait juste sous nos pieds. Des criminels, des trafiquants, des terroristes qui se terrent dans l'obscurité comme les animaux qu'ils sont, prêts à bondir pour s'attaquer aux honnêtes citoyens de notre belle ville. Mais maintenant que nous avons pris l'entière mesure de la situation, nous allons remédier à ce problème. Nous ne laisserons pas cette vermine nous envahir. En ce moment même, les forces spéciales de la ville de New York, secondées par le FBI et l'armée, sont en train de nettoyer les souterrains de la racaille qui en a pris possession. Ce soir, cette zone de non-droit n'existera plus et nous pourrons tous dormir en paix.

— Éteignez ça, s'il-vous plaît, murmuré-je en avalant ma salive avec difficulté. Ce type me donne envie de vomir.

Monsieur Richardson s'exécute et le silence retombe sur l'appartement. Je pense à Twitch, au Général, à tous les autres... Que va-t-il leur arriver ? Ils ne peuvent tout de même pas les jeter en prison pour avoir fui cette société qui ne voulait pas d'eux ? Bien sûr que si, ils le peuvent. Pour les gens d'en haut, ceux qui vivent en bas ne sont que des parasites. Des criminels et des terroristes ! C'est tellement plus simple de mettre tout le monde dans le même panier. Cela évite de se poser des questions gênantes du genre, « Comment un gosse de quatorze ans se retrouve obligé de se droguer pour tenir le coup ? Que deviennent ces vétérans qui après avoir connu l'horreur de la guerre pour que nous puissions être libres n'arrivent pas à revenir à une vie normale ? » En agissant comme une idiote, je n'ai fait que les conforter dans cette idée. Putain de merde ! Frank et moi n'appartenons même pas vraiment à ce monde ! De un mouvement de colère, je balance ma tasse contre le mur où elle explose en mille morceaux. Sans un mot, monsieur Richardson se baisse pour ramasser les débris. Je le rejoins, mais mes mains tremblent tellement que je suis incapable de faire quoi que ce soit. Je m'effondre en larmes au milieu des éclats de céramique. Mon professeur m'attire contre lui, dépliant mes doigts pour me forcer à lâcher le fragment de terre cuite que je serre à m'en faire saigner.

— Je m'en veux... Je m'en veux tellement...

Monsieur Richardson se contente de me caresser le dos lentement. Il pourrait me dire que je n'y suis pour rien, que je n'ai rien à me reprocher. Le genre de paroles qu'on prononce sans les penser. S'il l'avait fait, cela m'aurait sans doute mis hors de moi, mais au lieu de ça, il reste silencieux, attendant que je me calme. Quand mes sanglots se sont un peu apaisés, il me lâche pour finir de nettoyer mes bêtises. Une fois les morceaux de la tasse dans la poubelle et le café épongé, il me tend un mouchoir avant de s'asseoir à mes côtés sur le sol de la cuisine. Le dos appuyé contre le frigo, il ferme les yeux un instant.

— Je veux t'aider, Ruby, vraiment, soupire-t-il en se massant les paupières. Mais je ne peux rien faire si tu me caches des choses. Pourquoi as-tu besoin de retourner dans les souterrains ?

Je continue de fixer le mur blanc devant moi. Je n'ai pas la force de le regarder en face. Il est si gentil. Encore un mec bien dont je vais détruire la vie.

— Je devais apporter les informations que nous avons récupérées chez Genetech à un ami capable de les analyser et de divulguer ses découvertes au grand public, lui expliqué-je malgré-tout. Il était notre seule chance de faire entendre notre version des faits, de prouver au monde que ce connard de Goodfellar n'est pas aussi irréprochable qu'il voudrait nous le laisser croire... Mais il a sans doute été arrêté à l'heure qu'il est... Je suppose que c'est le destin. Mon père a peut-être raison, finalement. Dieu juge chacun de nos actes. Je pensais faire le bien, pouvoir réparer le mal commis par d'autres... J'ai péché par excès d'orgueil et maintenant je suis punie pour ça.

— Debout, me lance monsieur Richardson d'un ton sévère.

Je lève la tête, surprise de le découvrir planté devant moi, les yeux brillant de colère. Il me tend une main pour m'aider à me relever. Je l'attrape et il me remet d'un coup sec sur mes pieds. Il m'entraîne ensuite sans ménagement dans le salon. Je le suis, sans comprendre ce que j'ai fait pour qu'il sorte ainsi de ses gonds.

— Tu t'entends parler ? Regarde-le, m'ordonne-t-il en désignant Samuel, toujours inconscient. Tu crois vraiment que Dieu souhaite qu'il souffre ? Il nous a créés tels que nous sommes, avec notre libre arbitre. Les conneries, c'est nous les commettons. Lui n'y est pour rien. Il n'y a pas de destin, pas de châtiment divin, juste des actes et des gens qui ne prennent pas forcements les bonnes décisions. Alors, ne te réfugie pas derrière lui pour ne pas avoir à assumer tes erreurs.

Il me serre le poignet si fort que c'en est douloureux. Mais pas autant que de voir Samuel dans cet état. Mes yeux me brûlent.

— Je veux bien assumer, mais je ne sais pas quoi faire, murmuré-je d'une voix tremblante. Tout ce que j'entreprends finit mal. Peut-être que ces gens ont raison. Peut-être que je devrais me rendre.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire, soupire le professeur un peu radouci. Il y a peut-être un moyen.

— Lequel ? demandé-je en reniflant.

— Une de mes amies est journaliste. Elle pourrait publier votre histoire.

— Et tu crois qu'elle acceptera de nous aider à faire entendre notre version des faits ?

— Je pense, oui. Sarah est le genre de fille qui n'a pas froid aux yeux. Si vos infos tiennent la route, elle fera en sorte que la vérité éclate.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant