RUBY (35) - 26 FEVRIER 2042

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J'ouvre les yeux avec difficulté, tirée du sommeil par des voix inconnues. Où est-ce que je suis et pourquoi quelqu'un s'amuse-t-il à jouer dans mon crâne ? Ah oui, je me souviens. Je soupire et enfouis ma tête dans l'oreiller, regrettant déjà de m'être réveillé. Je finis quand même par me lever.

En sortant de la chambre, je découvre avec joie que Sammy a repris conscience. Il est installé en position semi-allongée, le dos par une pile de coussins. Des cernes énormes marquent sa peau pâle juste. Son visage est émacié, on dirait un squelette. Cela ne date probablement pas d'hier. Comment ai-je fait pour ne pas réaliser plus tôt la gravité de son état ? Je m'approche doucement. Quand il me voit, il sourit. Je m'assois à côté de lui et lui prends la main. Il fait comme s'il allait bien, mais sa respiration est laborieuse. Mon attention se porte ensuite sur le projecteur d'hologramme. Sur ce ton propre aux gens de sa profession, un journaliste explique que l'explosion de la veille est l'oeuvre de militants anti-procréation médicalement assistée. La photo de Seth apparait sur sa gauche.

— L'un des terroristes a été appréhendé hier. Il s'agit de Seth Davis, un homme mentalement instable ayant été maintes fois interné durant son adolescence. Ses deux complices, eux, sont toujours recherchés par la police, commente la silhouette virtuelle tandis qu'une vidéo de nous en train de fuir les lieux remplace le portrait de Seth. La jeune femme sur cet enregistrement a été identifié comme étant Ruby Burns, lycéenne pourtant sans lien connu avec le mouvement anti-PMA. A l'heure où je vous parle, nous ignorons encore l'identité du troisième poseur de bombe.

— Comme par hasard, personne ne mentionne Franck, crache Samuel. Les méchants, c'est nous. Et regarde-les, ces deux-là, ajoute-t-il alors que le présentateur s'efface pour laisser place à Frank Sénior et Rebecca Goodfellar, debout devant les locaux de Genetech.

Le père tient sa fille par les épaules, comme pour la réconforter. À les voir, on pourrait croire qu'ils sont dévastés par ce qui vient de se passer. Mais Samuel et moi savons qu'il s'agit d'une mascarade pour s'attirer la sympathie du public. Les Goodfellar, une famille unie dans la douleur. Quelle blague !

— Aujourd'hui, notre famille est touchée en plein cœur, commence Rebecca.

— Pour cela, il faudrait déjà qu'ils en aient un, grogne Samuel à côté de moi.

Je lui jette un regard avant de reporter mon attention sur la directrice de Genetech qui poursuit son petit numéro.

— Wallace Thornton et Adam Boyce faisaient partie de notre entreprise depuis des années. Ils consacraient leur vie à leur travail dans le seul but d'éviter à des milliers de familles de perdre un enfant. Ils ne souhaitaient qu'une chose : offrir un peu de bonheur et de sérénité à des parents inquiets. Et on les a tués pour ça.

Je serre les poings. Comment ose-t-elle parler de la douleur de parents en deuil, elle qui est responsable de la mort de dizaines de gamins innocents ?

— En ce triste jour, toutes nos pensées vont à leurs proches, continue la jeune femme. Nous voulons qu'ils sachent que nous partageons leur peine et que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour les soutenir dans cette épreuve.

Elle se tourne ensuite vers son père qui lui tapote affectueusement l'épaule avant de s'avancer vers les caméras.

— Je me sens d'autant plus proche d'eux que mon propre fils, Frank junior a été blessé dans l'attaque. Grâce à Dieu, il ne souffre que de légères brûlures et d'une commotion cérébrale, mais à l'idée que j'aurais pu le perdre...

Il s'arrête, donnant l'impression que le chagrin est trop fort pour qu'il puisse continuer. Rebecca s'approche à son tour. Il la serre contre elle. On en pleurerait. Mais si son visage exprime la tristesse, ses yeux, eux, restent froids, dénués de toute émotion. Je me demande si je suis la seule à le remarquer.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant