RUBY (32) - 26 FEVRIER 2042

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Nous quittons le local poubelle à pas de loup. Mon cœur bat tellement vite que j'ai l'impression qu'il va s'échapper de ma poitrine. Sur la pointe des pieds, nous traversons le parking désert jusqu'à la porte de service dont nous a parlé Seth. Comme il l'a annoncé, celle-ci n'est pas verrouillée.

Nous débouchons dans une petite ruelle à l'arrière du bâtiment. Dans le ciel, les étoiles brillent d'un éclat irréel, indifférentes à la folie des hommes. C'est rare de les voir aussi bien à cause des lumières de la ville. Je n'arrive pas à y croire. Seth a réussi. Il nous a sortis de là, mais je me réjouis peut-être un peu prématurément. Des sirènes de police retentissent de toute part, troublant le calme ambiant. Ils bouclent le quartier. Encore quelques minutes et nous retrouverons pris au piège.

— Ne restons pas là, nous lance Samuel en se plaçant en tête de la marche.

En passant, nous apercevons en plus des forces de l'ordre plusieurs ambulances et camions de pompiers. Leurs gyrophares teintent la nuit de rouge et de bleu. Nous nous faufilons au milieu de la foule de curieux et de journalistes qui, déjà, se sont amassés le long des cordons de sécurité dressés à la va-vite ne voulant rien perdre de la scène d'horreur qui se joue devant nous. Les vitres du septième étage ont volé en éclat, laissant un grand trou dans la façade. Une plaie béante d'où s'échappent des flots de fumée noirâtre. Les débris soufflés par l'explosion parsèment le sol sur plusieurs mètres. Nous avons eu de la chance que le bâtiment ne s'effondre pas sur nous.

— Tu crois qu'il y a des blessés ? je demande à Samuel. Les locaux étaient censés être déserts.

— Aucune idée. Et je ne compte pas rester là pour le vérifier. N'oublie pas que pour tous ces gens, c'est nous les coupables, dit-il en saisissant ma main pour m'entraîner à contre-courant de la marée humaine qui se presse autour des lieux de l'accident comme des requins alléchés par l'odeur du sang.

— Attends, le retins-je en m'apercevant que Seth n'est plus derrière nous.

Nous nous retournons. Qu'est-ce qu'il fout ? ! Pourquoi se dirige-t-il droit sur les flics ?

— Pas ma faute. Pas ma faute, répète-t-il tandis que le premier rang de voyeurs s'écarte de ce drôle d'énergumène.

Je fais un pas dans sa direction, mais Samuel m'empêche d'aller plus loin. J'essaye de me dégager, mais il m'attire contre lui.

— C'est trop tard, me murmure-t-il en me montrant d'un signe de tête les policiers qui s'apprêtent à l'interpeller.

Impuissants, nous ne pouvons que regarder les agents des forces de l'ordre se rapprocher de notre ami. Toujours en pleine crise de délire, celui-ci ne parait même pas s'en apercevoir. Ce n'est que quand l'un des types l'attrape par le bras qu'il réagit.

— Non, non. Je ne vous laisserai pas me ramener là-bas. Je n'ai rien fait. Laissez-moi, vocifère-t-il en se dégageant violemment.

Je serre les poings à m'en faire saigner les paumes face au spectacle de Seth se démenant comme un dément pour échapper aux hommes qui essayent de le maîtriser. Ses cris de terreur me transpercent le cœur. Je voudrais hurler : « Ne lui faites pas de mal. Il est malade. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Ce n'est pas sa faute. » J'enfouis mon visage dans le sweat de Sammy pour étouffer mes larmes. Finalement, un mec en blouse blanche se résout à lui injecter un tranquillisant. L'effet est immédiat. La silhouette de Seth s'affaisse telle celle d'un androïde privé de courant. Samuel me tire en arrière pendant que les policiers entraînent notre ami vers une ambulance. Je me laisse faire, incapable de penser par moi-même. J'ai envie de pleurer. Tout ça, c'est de ma faute. C'est moi qui ai voulu enquêter sur Genetech. Moi également qui ai convaincu les autres d'impliquer le Prophète. Encore moi qui ai accordé ma confiance à Frank malgré les avertissements de Samuel. Si je l'avais écouté, nous n'en serions pas là. J'en souhaiterais presque que l'on nous capture nous aussi, mais personne ne nous prête attention tandis que nous nous éloignons, main dans la main, de ce cauchemar.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant