Samuel (17) - Dix-sept ans, quatre mois et dix jours.

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 Frank nous rejoint peu après. Il arbore cet air sûr de lui que je déteste tant.

— Alors ? C'est qui le meilleur ? Vous en faites une tête, la mission est une réussite, non ?

— C'est loin d'être fini et je te rappelle que tu as failli tout gâcher, lui rétorqué-je, sèchement.

Il s'approche de l'ordinateur comme s'il n'avait pas entendu. À l'écran, l'appartement est plongé dans le noir. Rebecca a déserté le salon quelques minutes après son entretien téléphonique en éteignant la lumière derrière elle.

— Rien de neuf ? demande-t-il.

Nous secouons la tête.

— Bon, ben, je suppose qu'on va devoir aller nous-même à la pêche aux infos dans ce cas.

Nous nous levons et nous dévisageons, hésitant sur la façon de nous quitter. Comme mes camarades, j'ai du mal à réaliser que le grand moment est enfin arrivé. À l'image d'Orphée descendant aux enfers pour aller chercher sa bien-aimée, nous allons nous introduire dans l'antre du diable. En espérant que notre aventure se révèle plus fructueuse que la sienne.

Nous nous séparons finalement après nous être donné rendez-vous devant le labo. Ruby et moi devons récupérer quelques affaires au Refuge. Nous trimballer avec tout notre barda aurait sans doute alarmé le Général, nous les avons donc laissées là-bas. Je sais, je m'étais promis de ne plus rien lui cacher, mais je le connais. Si on le met au courant, il va se faire un sang d'encre. Pourquoi lui imposer cette épreuve ? Nous lui raconterons tout demain quand nous rentrerons sains et saufs.

Il est minuit quand nous arrivons au Refuge. Nous déplaçons l'armoire métallique avec d'infinies précautions pour ne pas réveiller le vieux militaire. Effort bien inutile, car en entrant dans la pièce, nous le trouvons assis à nous attendre. L'absence de ronflement aurait dû nous alerter.

En nous entendant, il pose son livre et se lève pour nous toiser de toute la hauteur de ses un mètre quatre-vingt-dix.

— Vous avez vu l'heure ? Je peux savoir où vous étiez ?

Ruby et moi échangeons un regard gêné. Le Général nous dévisage l'un après l'autre. Devant notre silence, il soupire.

— Depuis quelque temps, vous avez un comportement étrange. Vous disparaissez toute la journée je ne sais où, rentrez à pas d'heures et quand, par miracle, vous daignez me faire l'honneur de votre présence, vous restez tous les deux dans la chambre de Ruby à chuchoter avec des mines de conspirateurs. J'ignore ce que vous mijotez, mais je n'apprécie pas d'être ainsi tenu à l'écart. Dylan non plus. Il est venu me voir cet après-midi tout peiné que vous ne vouliez plus passer du temps avec lui. Alors si vous avez un tant sois peu de respect pour moi, j'aimerais que vous répondiez à ma question : qu'est-ce que vous tramer tous les deux ?

D'un pas traînant, je me dirige vers la réserve pour aller chercher une bouteille d'eau. Je la vide d'une traite avant de me laisser tomber sur une chaise libre. Le trajet du retour m'a épuisé. Il faut que je me ménage si je veux tenir toute la nuit. Je regarde l'homme qui m'a élevé et qui, maintenant, attend les bras croisés que je lui explique pourquoi je me détache de lui.

— Crois-moi, il vaut mieux que tu ne saches rien, lâchai-je même si je devine que je ne m'en tirerais pas si facilement.

Ruby m'encourage d'une petite moue discrète et s'éclipse pour aller chercher les affaires que nous avons planquées dans sa chambre. Je crois surtout que c'est surtout pour nous laisser un peu d'intimité. Cette conversation doit avoir lieu entre Rhys et moi. D'un père de substitution à son fils adoptif. Mon vieux compagnon se rassoit en face de moi. Je sens que lui aussi se rend compte de ce qui est en train de se jouer.

— Je savais que ce jour arriverait, soupire-t-il. Celui où tu voudrais prendre ton envol, où je ne pourrais plus te protéger.

Il n'a pas l'air en colère, ni même vraiment triste. Juste résigné. En le regardant, je vois les années qui se sont écoulées depuis notre arrivée dans les souterrains. J'ai grandi, il a vieilli. Ses épaules se sont tassées, il se tient moins droit, comme écrasé par le poids de la vie. Dans un élan de tendresse pour cet homme qui a toujours pris soin de moi, je lui prends la main. Il me fixe, surpris. Ni lui ni moi n'avons jamais été très démonstratifs. Tout au plus une tape dans le dos de temps en temps quand les circonstances l'exigeaient.

— Tu as fait du bon travail, dis-je d'une voix nouée par l'émotion. C'est grâce à toi que je suis devenu l'homme que je suis aujourd'hui. Jamais je ne pourrais te remercier assez pour tout ce que tu m'as apporté ces douze dernières années... Mais je ne suis plus un petit garçon, tu comprends. Je dois prendre mes responsabilités, donner un sens à ma vie avant qu'il ne soit trop tard...

— Je sais, murmure-t-il. Cela ne rend pas les choses plus faciles pour autant. Mais cela fait partie de la vie, ajoute-t-il avec un sourire triste. On élève des enfants pour qu'il quitte le nid. Malheureusement, ce jour arrive toujours trop tôt.

Le général se détourne. Trop tard, j'ai eu le temps d'apercevoir une larme perler au coin de son oeil. Il l'essuie d'un geste, puis se lève, maladroitement. Je l'imite et nous nous retrouvons face à face. Même s'il fait encore une bonne tête de plus que moi, l'époque où il m'apparaissait comme un géant indestructible est désormais révolu. Aujourd'hui, je le vois tel qu'il est. Juste un homme, avec ses fêlures et ses peines. Je jette un coup d'œil à Ruby qui m'attend patiemment devant l'entrée, nos sacs à dos à la main. Je salue mon ami de toujours, avec le sentiment de clore un chapitre de ma vie. 

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant