2.2 : Appel

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   Mes Doc frappent la surface bétonnée couverte de neige le lendemain matin, pour commencer cette journée du jeudi. J'expire puissamment dans l'air froid et observe un petit nuage se créer devant le bout de mon nez, vite dispersé par les flocons d'ivoire qui volent dans tous les sens. Je ne cesserai de le répéter, mais qu'est-ce que l'hiver est beau ! Avec ses grandes étendues de neige, son silence si apaisant à mes yeux. Même ce froid permanent réussit à me réchauffer, en déposant gracieusement ses nuées gelées sur ma peau chaude, qui me brûlent. Je ferme les yeux et continue de marcher à travers le froid. Il fait encore sombre, à cette heure-ci de la journée, mais j'apprécie cette lueur qui commence à illuminer la forêt.         
   Certains pourraient penser que ma tante est cruelle de me laisser ainsi, livrée à moi-même en cette saison. Mais c'est moi qui ait voulut cela. Car cette marche que j'effectue tous les jours m'apaise et comble mon besoin de bouger. J'aime rester une heure avec pour seule compagnie ma propre personne, mon esprit. Je trouve que c'est un moment propice à la réflexion. Être seule.
Et aujourd'hui, je savoure particulièrement cet instant car ce matin, personne n'a encore crié mon prénom des tréfonds de la forêt.

   J'ai d'ailleurs téléphoné à Mila ce matin et j'ai eu la surprise du siècle quand elle a décroché, car je connais mon amie comme très tardive quant à l'heure du lever. C'est normal aussi, car elle habite directement à Ugine, elle n'a donc pas à marcher une heure tous les matins pour commencer les cours. Ce qui est mon cas. Mais je ne m'en plains pas, j'ai l'habitude et j'aime ça. Mila m'a donc annoncé qu'elle ne serait pas là aujourd'hui, apparement, son rhume a dégénéré en bronchite. Ce que j'ai eu du mal à croire tant sa voix résonnait clairement dans le combiné. Son intonation était comme d'habitude, juste ponctuée par quelques toussotements, peu dignes d'une bronchite.

Mila me mentirait-elle ? Je commence à trouver tout ça très louche et de mauvais pressentiments enserrent mon cœur et mon estomac. Cette affaire sent mauvais à plein nez. Dans ma tête germe une ferme résolution, je vais passer chez elle après les cours.

    Mon inquiétude disparaît lorsque surgit mon nouveau compagnon de route: ce curieux renard. Il trottine vers moi et me jette un regard que je ne parviens pas à déchiffrer. Cette lueur de malice qui y traîne habituellement a disparu à ma grande déception. Pourtant, son rythme de marche se cale sur le mien et je ne peux m'empêcher de sourire.

— Bonjour toi ! Contente de te voir !

   Il se secoue doucement pour se débarrasser de la neige qui recouvre ses poils et frotte sa vieille tête contre ma jambe. Je n'ai jamais compris d'où venait ce sentiment de réconfort et de joie qui vous traverse lorsqu'un animal vous témoigne une marque d'affection. Mais je sais à cette seconde qu'elle égale un câlin de sa meilleure amie, un bisou de sa tante...
Je ne peux m'empêcher de me pencher pour lui donner une rapide caresse, et sous ma main je sens ses doux poils tièdes. Il grogne et je souris de plus bel. Je suis avertie qu'il ne faut pas toucher un animal qu'on ne connaît pas, surtout un renard sauvage qui est susceptible de transmettre la rage, mais je n'ai pas pu me retenir. Et je ne le regrette pas.

   Alors que nous tournons dans un virage, la boule de poils rousse s'arrête soudain de marcher et je me surprends à me retourner et à l'attendre. La bête me jette un regard étrange, persistant je dirai, avant d'effectuer quelques pas puis de s'élancer vers moi à une vitesse folle. Inouïe, de façon à ce que je ne vois qu'un éclair rouge. Elle bondit à mon niveau et mords ma main en se saisissant de mon téléphone, que je tenais entre mes mains pour choisir mes musiques. Je hurle et mon cri se répercute dans le silence vide et morne qui m'entoure. Je glisse et tombe en arrière, atterrissant sur mon postérieur, plus précisément sur le coccyx. J'étouffe ma douleur et me redresse brusquement, furieuse. L'animal me fixe, mon téléphone dans la gueule. Toute trace d'amusement a disparu de ses prunelles jaunes et lorsque j'esquisse un pas vers lui, dans l'espoir de reprendre pacifiquement mon smartphone, il détale dans la forêt, soulevant des gerbes de poudreuse derrière lui.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant