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 Cela fait un mois que l'inconnu m'a posé sa dernière question. Depuis, il s'est tu. Je me débrouille tant bien que mal. J'alterne les petits boulots, finalement, et je vis dans le parc. Il vient tous les jours. Parfois, il me sourit. D'autres fois, il s'assied calmement et me dévisage.

J'apprécie sa présence rassurante. Je ne cherche pas à savoir qui il est. Peu importe.

***

Aujourd'hui, il fait beau. Mais dans mon cœur, il fait triste. Le Silence est trop profond. Quelque chose me ronge.

Le mutisme peut faire mal. Plus que des mots. Je dois lui dire, lui dire que je suis plus que cette folle assise sur un banc. Je veux qu'il puisse m'aider... Je le sens prêt à m'aimer, à accepter la muette, je le lis dans ses yeux. Mais je ne peux pas. Il y a quelque chose, quelque chose d'autre qui s'est passé lors de l'incendie. Je veux parler, je veux du soutien.

Je me lève, vais vers lui. Le Vent s'est calmé, les Arbres se sont tus. Eux-mêmes attendent la réponse. Je ne vais pas la leur donner. Je ne peux pas. Seulement une parole, une seule, si j'en suis capable.

Je prends sur moi. Cela fait si longtemps que les mots restent coincés dans ma gorge ! J'ai beau hurler dans ma tête, personne ne peut m'entendre. Culpabilité.

Mes lèvres s'ouvrent, forment un mot, et j'ai du mal à le rendre réel.

— Adieu.

Ma voix est rauque, monstre de la caverne qui s'éveille. Non, je ne suis pas muette. Folle, non muette.

L'inconnu, effaré, me regarde. Il croyait que je resterais, que j'accepterais son aide, que mes mots s'étaient tus depuis toujours ! Il ne me connaît pas. Aujourd'hui, c'est moi qui quitte le banc la première. Je pars. Je ne sais où, je pars.

Je suis montée sur un toit, la Vue s'étend à l'Horizon, le Vent hurle à mes côtés. Je regarde le Néant, qui me fixe d'un regard profond.

Qu'est-ce que je fais ? Il y a l'homme, l'inconnu... Est-ce que je peux tout recommencer à zéro ? Mais je me sens trop coupable... Est-ce que ce ne serait pas mieux d'embrasser le Vide ? Je voudrais brûler, pour rendre justice.

C'était il y a dix ans, l'incendie. Après, je n'ai plus voulu parler. Je ne pouvais plus. Lui s'était éteint dans le Calme. Je me sentais tellement coupable... Pourquoi ? Pourquoi l'avais-je fait ? Je ne me sentais plus capable de parler, alors que lui qui était condamné pour toujours au Silence... C'est moi. Je suis un monstre.

Je voulais inviter mon petit-ami à dîner. Mes parents n'étaient pas au courant, ils étaient sortis pour la soirée. Comme toujours depuis que j'étais tombée amoureuse de lui, mon frère et moi nous disputions à son sujet. Il disait que ce n'était pas un type bien, qu'il se droguait, et que je ne devrais pas sortir avec lui. Moi, je ne voyais que le bon côté de l'homme qui avait volé mon cœur. C'était un garçon de mon âge, infiniment beau, charmant bien qu'un peu rude par la voix...

Il devait arriver dans quelques minutes. Mon frère avait fini par monter dans sa chambre, ne voulant pas croiser l'invité. Et moi, j'avais tout installé ; la table, belles assiettes, nappe rouge écarlate, un bouquet de roses dans le beau vase de cristal... et des bougies ! C'était cela, mon erreur.

J'étais partie dans la cuisine, pour poser les plats sur la table. Quand je suis arrivée, les flammes léchaient les rideaux qui s'étaient embrasés, le parquet avait commencé à brûler, et de la fumée noirâtre s'échappait du salon. J'avais paniqué, couru hors de la pièce, et quitté précipitamment la maison sans songer à mon frère. Puis comme une sauvage, je m'étais cachée dans un buisson, tout en guettant le Feu monstrueux qui dévorait la maison. Il crachait des braises, et engloutissait tous les étages.

Les yeux fous, j'avais attendu toute la nuit, observant les flammes gigantesques s'élever dans la nuit, brillant dans le ciel ténèbres. Mon frère, il était sûrement là-haut, au deuxième étage de la maison incendiée. En train de brûler, car je n'avais rien fait pour le sauver. Il avait dû disparaître dans la fumée. Demain, tout ce que je trouverais, ce serait ses cendres.

Je suis un monstre. Je l'ai laissé mort derrière moi.

Quant à mon amoureux – celui qui avait volé mon cœur – qui m'avait donné la fantaisie d'allumer ces bougies, celles qui ensuite avaient brûlé ma maison... Il n'était pas même venu.

J'étais revenue deux jours plus tard, alors qu'il ne restait que des cendres. Je m'étais allongée, à côté de ce qui restait de sa chambre, où quelque part, parmi ces Poussières noirâtres, parmi ces médiocrités étendues sur ce qui longtemps a été ma demeure, il reposait. Alors, je m'étais adressée à lui, bien qu'il soit mort et que je sois vivante. « Je suis désolée, je ne mérite plus de parler. Le Monde ne devra plus être importuné de mes paroles, je vais me taire. »

Le dernier mot est mort sur mes lèvres. Il s'est envolé avant d'avoir pu toucher le réel. Cri muet. « Pardonne-moi ».

Je me suis tue, j'ai respecté ma promesse. Le Silence m'a rendue folle. Je ne supportais pas le Bruit, je ne comprenais plus pourquoi les autres avaient droit à la parole. Je regrette tant la dispute, dernier échange entre nous... Avant de mourir, il m'avait dit aveugle, naïve... Ses phrases sont restées gravées dans ma tête.

Les mots peuvent être des lames. Qui s'enfoncent sans cesse quand la solitude est trop profonde.

Le Vent souffle. Je domine la ville. Dans le square, un homme m'attend. À mes pieds, le vide.

Et se mêlent aux sanglots sourds comme étouffés mes larmes. Un torrent aride ; car elles n'existent pas. Ce qui existe, c'est simplement le monstre se cachant derrière.

(nouvelle) Les Mots du SilenceWhere stories live. Discover now