Chapitre 16 - 6

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La mélodie merveilleuse perçait le fin voile de bruit blanc tissé par l'intense averse. Elle ne se mêlait pas à lui et 6 en percevait distinctement chaque note magique qui étouffait la pluie malicieuse. Interloquée, l'attrapeuse des Anges cessa un instant d'avancer. Le regard figé dans le vague, elle recouvra un instant ses esprits pour s'interroger sur la mélopée lancinante qui l'envoûtait. Pouvait-il y avoir un concert dans cette église ? À cette heure ? Alors  que la voix fabuleuse  s'intensifiait, un sentiment de bien-être enroba la jeune femme, une douce chaleur réconfortante l'enveloppa tendrement. 6 reprit alors aveuglément son chemin sur l'allée inondée ; ses bottines pataugeaient dans l'eau boueuse des flaques envahissantes. Attirée par les délicats tentacules chimériques, elle approchait du lieu de culte, lorsqu'elle heurta de plein fouet un être massif.

- P... pardon, je ne v...

Elle eut à peine le temps de commencer sa phrase que la masse musculeuse se mit à feuler comme un félin agressé ; un énorme félin prêt à bondir sur sa proie terrorisée.

À la lueur discrète des vétustes réverbères rouillés, elle distingua des crocs luisants qui saillaient des gencives blanchâtres du prédateur léonin qui se tenait devant elle. Décidément, sa chance lui faisait défaut ce soir. Elle attirait les ennuis comme le sucre les fourmis. Ou alors, derrière les lourds nuages chargés de pluie, la pleine lune irradiait les humains de ses rayons luminescents et tous les fous de l'univers s'étaient donnés rendez-vous rue Voltaire.

Figé dans un rictus agressif, le fauve menaçant demeurait immobile ; son feulement pétrifiait 6. Bien qu'étonnamment elle ne fût plus sous la pluie, elle sentait ses pieds s'enfoncer comme dans de la boue ou des sables mouvants. Elle n'osait plus lever les yeux et ne pouvait plus fuir, paralysée par la peur. Le temps s'était suspendu, cloîtrant 6 et le monstre sibyllin dans une bulle hermétique dont les parois mystérieuses n'étaient rien d'autre que les volutes entraînantes de la nébuleuse mélopée. La voix réchauffait le cœur de la sportive et apaisait ses sombres craintes. Elle releva la tête et scruta la pénombre.

Devant elle, loin d'être une bête, se dressait un homme, certes au corps imposant et puissant, et dont le charisme aurait fait pâlir n'importe quel politicien, véreux ou pas, mais ses yeux paraissaient doux et bienveillants malgré la rage qui déformait son visage. Lové délicatement dans ses bras, un bébé à la peau déjà tannée riait aux éclats. Ses yeux aux iris dorés et aux pupilles reptiliennes étincelaient de milles étoiles. 6 cilla plusieurs fois pour s'assurer de la réalité de ce tableau surréaliste. L'image ne se modifia pas. Tout était bien réel. Cette nuit se révélait décidément bien étrange.

Apaisée par le lien affectueux qui liait ces deux êtres énigmatiques, l'attrapeuse esquissa un léger mouvement vers l'avant pour caresser le visage parfait de l'enfant envoûtant. Elle sentait, elle savait que la mélodie ensorcelante qui l'avait amenée en ces lieux n'était rien d'autre que celle chantée par le bébé.
Une quantité extraordinaire de questions toutes plus farfelues les unes des autres asséna son esprit, assez pour que n'importe qui fût assailli par une vague vertigineuse jusqu'à défaillir, mais 6 surfait en secret sur l'étrangeté depuis quelques lustres déjà, elle pouvait se figer à cause de la peur sans pour autant tomber en pâmoison comme une jeune fille en fleur. Enfin presque. Elle commençait à sentir l'angoisse lui étreindre le cœur et ses jambes commençaient à vaciller ; la faiblesse la gagnait. La première agression dont elle avait été victime quelques minutes plus tôt lui avait laissé des traces indélébiles et profondes. Elle devait se reposer. Et comme pour se rappeler à sa mémoire, son ventre se tordit sous l'effet d'une légère crampe menstruelle. Oui, elle devait se reposer. Mais cette voix, cet enfant, elle devait savoir. Était-il une illusion, une hallucination malvenue due à sa soirée éprouvante ?

Guidée par sa curiosité affamée, la sportive tendit les doigts vers le visage de l'enfant ; elle aurait voulu attraper ce sourire magique pour le sceller dans son cœur. À peine eut-elle effleuré la peau de cet étonnant bébé que son protecteur feula de nouveau, puis tonna :

- Moi vivant, jamais, vous m'entendez, jamais vous ne toucherez à cet enfant !

La sommation résonna contre les parois de la bulle mystique pendant ce qui sembla une éternité. Alors que l'écho s'estompait, la mélodie cessa brusquement et le nourrisson disparut dans un éclat de rire, fier du tour qu'il venait de jouer aux deux individus qui le dévisageaient. Son éphémère gardien et la jeune imprudente en restèrent stupéfaits et pantois. Les yeux écarquillés, ils se fixaient tout en ne sachant que faire ; l'un comme l'autre n'osait plus bouger.

Un nouveau tremblement de terre les sortit tous deux de leur transe, un séisme violent, de ceux qu'on ne rencontre qu'une seule fois dans sa vie, de ceux qui ouvrent la terre en deux pour laisser s'en échapper des flammes infernales tellement gigantesques qu'elles pourraient lécher les nuages cotonneux des cieux et les teindre de pourpre, de ceux qui sévissent lors des nuits ténébreuses d'apocalypses obscures et dont on ne se relève pas. Dans la bulle privatif, l'homme aux crocs étincelants et la jolie citadine s'observèrent d'un air désemparé, l'un comme l'autre ne pouvaient s'affranchir de leur prison de verre imaginaire et se retrouvaient ballottés dans un sens, puis dans l'autre tout en essayant de garder leur équilibre. Un promeneur inopportun qui les aurait aperçu aurait bien eu du mal à analyser cette scénette bizarre dans laquelle deux mimes exerçant leur talent se retrouvaient empêtrés dans une gigue endiablé. Pourtant, loin d'être une geôle cristalline, la bulle les protégeait de tout un tas de gravats qui dégringolaient des nues enragées, rebondissaient sur la paroi de la sphère magique en provoquant un son mat impressionnant et se brisaient en mille éclats au contact de la terre en colère.

Les minutes que durèrent cette claustration forcée leurs parurent heures. L'angoisse serra encore plus fort leur poitrine jusqu'à les empêcher de respirer. 6 remarqua alors que les crocs luisants de l'homme s'étaient rétractés. Serait-il ce monstre mythique et terriblement galvaudé ces derniers temps par le monde culturel adolescent ? Elle n'osait encore en prononcer le nom songeant à l'image romantique qu'il générait dans la majorité des jeunes esprits, mais s'il était bien ce qu'elle pensait, elle ne subsisterait pas longtemps ainsi cloîtrée dans cette geôle infâme en sa compagnie. La jeune femme ferma les paupières et inspira profondément pour calmer les battements insistants au fond de sa poitrine tout en essayant de maintenir son équilibre. Cette nuit serait-elle sa dernière sur cette Terre ? Si sa cage translucide et immatérielle ne se brisait pas rapidement, il n'en pourrait être autrement. 

Une larme perla au coin de ses yeux et roula lentement le long de ses joues creuses. Lorsqu'elle rouvrit ses lourdes paupières, un terrible spasme s'empara de son ventre endolori. Ses yeux se voilèrent et, épuisée, elle s'écroula au centre de la bulle protectrice en abandonnant son corps à l'homme-animal qu'elle supposait être un vampire ancestral. Bizarrement, avant de sombrer complètement, elle ressentit un confort inattendu qui ressemblait curieusement à la chaleur rassurante de son lit et de sa couette moelleuse.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !