Chapitre 21 - Secours (2)

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– Hum, grommela Eusebio.

Melia, même si elle ne tombait pas sous le coup des Lois des Interdits, étudiait des mythologies Anciennes et démontrait une base commune avec les croyances nées après le réveil d'Eāreth. Cependant, l'herboriste trouva curieux que la religion qu'il connaissait, et dont le Prêche enseignait la bonne parole, soit finalement héritée des Anciens, eux que l'on considérait comme tabous, et que ses contemporains étaient les premiers à réprouver, fustiger et désavouer. À Vertemer, le Prêche aurait crié au blasphème, voire à l'hérésie...

Une annotation – probablement de la main d'Al – disait, en lettres fines et déliées : « un très vieux poète dont je ne me rappelle plus le nom (Wang Bi ? Fusi ? peut-être) écrivait que si on délimite par un nom, on perd le Néant : "dès qu'il y a nom, il y a délimitation, dès qu'il y a forme, il y a finitude". Autrement dit, on ne peut pas décrire le Néant, puisque dès qu'on le nomme, il n'existe plus. C'est une façon de penser bien étrange. Nous ne pouvons concevoir le vide ; la cosmogonie nous explique donc que nous existons à travers lui... ? »

Au dehors, le jour traversa la couche de nuages, projetant l'ombre de la croisée sur la couverture. Le jeune homme la considéra un instant, observa les changements de luminosité à mesure que des cumulus plus ou moins épais passaient devant le soleil. Il s'attarda dans sa contemplation, tenta pendant un moment de surprendre le passage du temps dans l'imperceptible glissement des carrés de lumière sur le lit. Il cligna des yeux puis, se penchant sur son côté droit avec autant de précautions que possible pour sa jambe, ouvrit d'un coup d'ongle le petit crochet qui fermait la fenêtre et entrouvrit celle-ci légèrement, laissant un courant d'air bienvenu rafraîchir la chambre et son humeur morose. Il soupira d'aise et reprit sa lecture.

« L'on considère donc que notre monde tangible repose en partie sur le Néant ; ainsi Nassadja, la Cité aux mille visages, est-elle traditionnellement vue comme une nef flottant sur le vide, ou le Rien, l'Aqueduc n'étant qu'une métaphore du lien qui relie l'Infini et le Néant. »

Une métaphore bien solide, songea Eusebio avec ironie, et semée de petits commerces fleurant bon les biscuits à l'amande et à la cannelle. Il grimaça à ce souvenir, sentant son estomac remuer d'envie, et se promit d'en faire une provision dès qu'il serait autorisé à sortir de la Muraille. Le jeune homme se rappela soudain le sachet de thériaque – qu'en était-il advenu ? Quelqu'un l'avait-il trouvé ?

Attentif à lui-même, il s'aperçut que son corps ne trahissait pas d'effets de manque : pas de tremblements, pas de crises d'angoisse, pas de nausées... Cela signifiait-il qu'il était à nouveau sous l'effet de l'opium ? Le jeune homme lorgna son bol vide, relief de son repas, et le verre de lait de chèvre – leur avait-il trouvé une amertume inhabituelle, un léger goût différent ? Eusebio tenta de se persuader que non et s'efforça, à nouveau, de lire, écartant le premier parchemin pour se pencher sur le suivant.

L'herboriste bailla, somnola, finit par s'endormir tout à fait. Les rouleaux glissèrent de ses doigts et s'éparpillèrent au sol. Un léger courant d'air les poussa contre les montants du lit. Il n'entendit même pas la Samarit entrer dans la pièce, refermer la fenêtre, ramasser les vélins, ranger le plateau et la table de chevet. Eusebio rêva de Tora, de son parfum, de ses bras, de ses baisers.

Il se réveilla peu avant le couchant, d'humeur massacrante et toutefois ravi de ne pas avoir vu le temps passer ; le Samarit qui l'avait tourmenté le matin même revint pour de nouveaux supplices, puis lui apporta son repas une fois la séance de torture achevée. Eusebio dîna à la lueur des chandelles que le Samarit allumait dans sa chambre. C'est alors que Lenneth entra.

– Bonsoir, Lenneth, l'accueillit l'herboriste avec un peu plus de chaleur que lorsqu'il avait reçu le Samarit.

– Bonsoir, répondit l'interpellé.

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