39 : Poids du monde

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La nuit était tombée, lourde et irrévocable. Seul le crépitement des flammes gonflées par le vent se laissait entendre dans le campement de fortune qu'ils avaient dressé. Un silence qui n'en finissait pas de croître, recouvrant chaque geste, chaque regard.

Eldrid ressassait chaque moment, de l'aube grise et froide au crépuscule bleu et glacé. Pourquoi avait-il fallu qu'elle se faufile au cœur de la nuit dans les bras de Godwin ? Pourquoi avait-il fallu qu'elle le trahisse encore et qu'elle en soit trahie à son tour ? Tout était allé si vite. Erling Bjarnason qui avait voulu la tuer, Örvar et les mots de la voyante, l'entrevue avec le roi, le duel qui avait opposé le glaive et l'épée, la foule qui se refermait sur eux, la fuite.. Puis l'obscurité qui avait recouvert le monde comme pour sceller le jour, l'œil implacable de la lune rivé sur eux.

Une haine profonde stagnait en Eldrid, incapable de refluer ou de s'accroître tant elle était viscérale. Et elle n'aurait su dire à qui cette haine était vouée. Plus qu'envers les deux hommes, elle était en colère contre elle. Elle avait tout fait échouer. Les traits livides de sa mère adoptive, la gentillesse d'Örvar, le regard gris à jamais perdu d'Erling Bjarnason... Tout cela la hantait, avec ce goût de néant du temps à jamais brisé.

Godwin se leva tout à coup, le visage tourné vers l'autre côté du feu où se tenait Eldrid.

— Viens, fit-il en anglo-saxon.

L'intonation avait été douce et hésitante, chargée d'une détresse profonde. La jeune femme se leva à son tour, mais ne fit pas le moindre pas dans sa direction.

Godwin soupira, et tenta de faire un pas vers elle, mais Eldrid recula.

— N'approche pas, siffla-t-elle en norrois pour rétablir une distance entre eux.

— Pourquoi ?

— N'approche pas.

— Je ne t'ai rien fait.

— Tu ne m'as rien fait ? J'ai perdu tous ceux que j'aimais, encore, par ta faute !

— Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même.

Ses mots lui firent l'effet d'une gifle. Elle s'attendait à ce que la colère gronde en elle, mais elle paraissait muselée par l'étourdissement qui s'était emparé d'elle. Le ciel noir, chargé d'étoiles, pesa tout à coup bien trop lourd au-dessus d'elle.

— Je me suis enfuie, répliqua-t-elle d'une voix vibrante de fatigue. Mon message était clair, tu n'avais absolument aucun droit de partir à ma recherche.

— Parlons-en, de ta fuite !

— Inutile. Il n'y a rien à en dire.

— Vraiment ?

Elle acquiesça, et Godwin prit une profonde inspiration.

— Tu pourrais au moins avoir la décence de t'excuser, souffla-t-il d'une voix douce, mais impérieuse.

— M'excuser ? Pour quoi ? Tu as toujours su que je finirai par retourner auprès des miens.

— J'ai risqué ma vie pour toi !

— Et tu m'as volé la mienne. Nous sommes quittes.

Il balaya son argument d'un mouvement de la main. La lueur de la lune et celle des flammes éclairaient son visage rongé par la colère.

— Nous sommes quittes ? s'exclama-t-il. Je ne crois pas, non. J'aurais pu te tuer en même temps que ceux de ton clan. Comme j'aurais dû le faire, à chaque fois que tu as tenté de trahir mon royaume. Je me raccrochais sans cesse à l'espoir que tu allais revenir sur le droit chemin, que je parviendrais à te convaincre. Tu as une dette envers moi.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !