Part 1

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Tout n'était que montagnes blanches. Soudain elle prit conscience qu'elle marchait. À sa droite, à sa gauche s'élevaient de hauts pics dont on pouvait difficilement apercevoir le sommet. Tout n'était qu'une étendue blanche à perte de vue.

Était-il décidé à la naissance que le corps semblerait comme doté de volonté et ne ferait qu'aller de l'avant ?

Sous ses pieds nus encore le même blanc, comme un tapis. À chaque fois qu'elle marchait son corps grinçait de douleur. Ses muscles bougeant, voici maintenant la peau de ses pieds qui se raidissait. Son souffle se mêlait à des grognements. Elle continua néanmoins de marcher.

Il y avait des arbres. Ou plutôt, quelque chose y ressemblant, qui ne portait pas de feuilles. Ni de bourgeon, ni de fleurs. Et peut-être même pas de racine. C'était un être-tronc. Non, c'était un être dont l'existence s'était affadie, et dépourvu de couleur. Brusquement elle se souvint comment les arbres témoignaient de leur existence dansante, de leurs couleurs toujours plus vives. Voilà comment étaient les choses : en eux résidait la vie, débordante. À cet instant, un vif souvenir lui revint en mémoire.

« Je suis morte. »

Ses pieds ne pouvaient s'empêcher d'avancer. Son souffle et ses grognements réprimés s'étaient arrêtés, sans qu'elle ne le remarquât. La douleur s'était elle aussi allégée.

« Peut-être est-ce dû à... » pensa-t-elle.

« La douleur s'évanouira sûrement en marchant. » Elle s'efforça alors de se souvenir la raison de sa mort. À mi-chemin de sa pensée, elle y parvint : « Je suis peut-être, non, je suis le premier Dieu mort dans ce monde. »

Elle fut alors prise de pitié pour elle-même, et d'embarras. Comment pourrait-on penser qu'un Dieu pût mourir de façon si déplorable. Elle se souvint les Dieux du royaume céleste. Ces vénérables Dieux étaient sûrement encore bien en forme, malgré son absence.

« J'étais donc le premier Dieu qui avait trépassé. »

Éprise de tristesse, elle se souvint son mari Izanagi. Il n'y avait qu'eux deux sur la Terre. Où ne se trouvaient que des choses informes, comme quelque sorte de boue, ou des masses d'eau, mais rien que l'on pût considérer en vie. Alors ils donnèrent naissance au monde.

Retentit à ce moment un « aaah », un soupir que l'on ne pouvait qualifier de grognement.

Après avoir enfanté de nombreux dieux, et que la nature de ce monde se fut enrichie, nous enfantâmes à nouveau. Notre enfant était censé représenter une bénédiction nouvelle. Mais il était

le feu même : je ne l'avais guère remarqué dans mon ventre, mais lors de sa naissance il brûla de grandes flammes.

Se portait-t-il bien à présent ? Qui s'occupait de cet enfant enveloppé de feu ? Comment grandira-t-il ? Était-il né sans encombre ? Peut-être n'avais-je pas bien accouché de lui pour commencer ?

Elle reprit ses esprits. De petits tremblements se firent ressentir sous ses pieds ; devant elle se

dressait comme une grande masse. En y portant ses pas, elle remarqua une grotte de sa taille. Elle entendit un grand bruit venant de l'intérieur alors qu'elle s'apprêtait à la dépasser. Un bruit si grand qu'il pouvait provoquer des tremblements. L'air semblait aspiré dans la grotte, mais lorsque l'on en dépassait entrée, le bruit ne se faisait plus entendre, et seules restaient les vibrations sous les pieds. Ce qui ressemblait à un arbre n'avait pas bougé. Mais arrêtons d'en parler.

Elle se rapprocha d'une ombre.

« Allais-je aussi me transformer de la sorte. »

Je suis ce Dieu mort en l'espace d'un instant, ce Dieu mort malgré son statut. Je trouvai mystérieux,

effrayant que je pusse mourir, mais voulus éviter que mes souvenirs ne s'en allassent.

Ah mon très cher.

Il était avec moi depuis le début de mon existence au royaume céleste. Mais aussi lorsque j'hésitai à descendre sur la terre et lorsque je le fis. Et à nouveau, les matins, les midis, les soirs, et lorsque nous créâmes ce monde. Nous nous tînmes la main, rîmes ensemble et enfantèrent.

Elle remonta peu à peu le fil de ses souvenirs. Il y avait peut-être une autre voie à suivre. Cependant, même en l'ayant trouvée, elle ne reviendrait pas à la vie, mais s'obstinait malgré tout à la vouloir découvrir. Cette voie où pour sûr elle aurait vécu. Cette vie dépourvue de mort. Si elle savait sa direction, peut-être y trouverait-elle sa rédemption.

« Je savais d'instinct où se mouvait mon corps : le royaume des morts, l'au-delà. «

Pourtant, malgré ses efforts de ressouvenance, il n'existait pas d'autre voie dans son passé.

« Dussé-je maintes fois y repenser, j'étais descendue du royaume céleste, et avait enfanté le monde. Cet enfant était peut-être le Dieu du feu, mais restait le fils que j'avais eu avec cette personne si chère. J'avais choisis de l'enfanter, probablement comme la chose la plus simple du monde. Bien sûr, le choix fût plus facile si Izanagi n'était point. Je ne serais jamais allée sur Terre, mais serais demeurée au royaume céleste, où j'y chanterais et y danserais probablement encore maintenant. » « Donc...», sourit-elle l'air dépité « je suis la seule morte ici. Et c'est bien toi Izanagi qui pleures sur Terre. C'est irrémédiable.»

Si je n'avais pu choisir quelqu'un d'autre, il n'y avait pas d'autre voie pour commencer. Tout était plus simple sachant cela. C'est moi qui suis morte. Tu es mon bien aimé, Izanagi ; je suis celle que tu aimes Izanagi ; tu pleures Izanagi ; je suis ta bien aimée Izanagi ; tu es celui que j'aime Izanagi. C'est donc toi qui pleures, et moi, je suis morte.

Ô Izanagi, ne déteste pas notre fils. Me voilà devenue impuissante, mais voici une dernière chose pour toi. Espérons que ce ne soit le malheur. Cela fût-il possible, je souhaiterais que ce fût quelque chose de beau. Ô Izanagi, comme pourtant le monde est beau. Même si je ne suis plus là, le monde que nous avons créé, lui, existe toujours. Tu y es ; l'amour y est ; la vie y est.

Je t'en prie, continuer d'aimer ce monde que nous avons aimé.

IZANAMI - Japonais mythologie -Where stories live. Discover now