Chapitre 16 - Le Panatlantique - Partie 2

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Sur ces derniers mots adressés à cet allié temporaire, mais cocasse, Alix tourna les talons et se dirigea vers la cabine de commandement. Elle avait un capitaine à convaincre.

L'homme était seul à la barre, confortablement installé. L'agitation de la mer semblait n'indisposer que la sorcière, ce qui l'agaça.

« Qui êtes-vous ? s'inquiéta le marin en ne parvenant pas à mettre de nom sur sa passagère. Que faites-vous...

— Chut ! » lui intima l'Once.

Le reste de la phrase du malheureux se perdit dans sa gorge et il ouvrit de grands yeux apeurés. Alix jeta son esprit contre le sien et ne rencontra aucune résistance. Elle enjamba la petite clôture, faible barrière du mental de l'homme, et piétina sans hésitation ses minces protestations. Choqué, le capitaine ne pourrait sans doute plus jamais reprendre la mer, mais l'Once ne s'en préoccupait pas. Elle n'avait pas le temps. Elle devait lui donner la conviction nécessaire pour ordonner à son équipage d'abandonner le navire.

Le commandant s'agrippa la tête entre les mains alors que la sorcière lui imposait une vision apocalyptique du bateau coulant sous les feux d'attaques sorcières. Elle implanta en lui la certitude d'une catastrophe imminente, d'un raz de marée inattendu, d'un ouragan sans fin. Elle grava dans ses souvenirs l'image de la jeune femme brune dont elle avait l'apparence et lui souffla de se tourner vers elle en cas de problème.

Quand elle retira son esprit du sien, il parcourut les quelques mètres qui les séparaient, se jeta à genoux et l'implora :

« Aidez-nous ! supplia-t-il. Par tous les dieux, aidez-nous !

— Ordonnez l'abandon du navire !

— Tout de suite. »

Tout s'enchaîna avec une lenteur qui sembla démesurée à la sorcière. Les marins obéissaient à leur supérieur, mais, en l'absence de danger immédiat, ne le prenaient pas au sérieux. Ils déplaçaient l'Optium avec beaucoup de précautions et l'opération d'évacuation durerait au moins vingt minutes. Si Alix avait pu toucher l'objet sans risquer d'y déverser l'intégralité de sa propre magie, elle l'aurait fait.

« Plus vite ! hurlait le commandant.

— Plus vite ! » répétaient les officiers.

L'Once décomptait la demi-heure avec angoisse. Lorsque le premier canot de sauvetage fut mis à flot, elle n'y tint plus et descendit avec les marins.

« Vous n'avez rien à faire là ! » s'écria l'un d'entre eux.

Sans répondre, elle tressa en urgence un premier sortilège pour que chacun des passagers du petit bateau soit solidement arrimé, puis elle les transféra sur plusieurs dizaines de kilomètres. Elle s'effondra contre la coque huilée de l'embarcation dont l'odeur rance lui arracha un haut-le-cœur. Transférer autant d'humains en autonome, quelle idée... Tout son corps s'indignait contre ce traitement. Elle se redressa juste à temps pour vider le contenu de son estomac par-dessus bord. L'équipage, cependant, ne devait même pas avoir senti le transport.

« Qu'est-ce que l'on fait là ? s'écria une femme.

— Merde ! Je crois qu'elle nous a déplacés. C'est une sorcière ! »

Complètement essoufflée, le visage déformé par la douleur de son organisme cherchant à récupérer du manque de magie, Alix ne prit la peine de se retourner au cliquetis d'une arme prête à faire feu. Un gars, à genoux dans le canot, la tenait en joue.

« C'est toi qui as dit au cap'tain de nous faire évacuer ?

— L'Ordre va attaquer le navire. C'était la seule solution, expliqua-t-elle entre deux spasmes.

— Et pourquoi on devrait te croire ? »

Il était jeune, quinze ou seize ans, à peine ; un gamin tout juste sorti de l'adolescence. L'Once se composa une expression assurée, sourit et ordonna :

« Baisse ton arme. »

Son esprit s'insinua dans celui de l'humain et elle l'obligea à jeter l'objet. Il eut la présence d'esprit de dire :

« Vous êtes en train de me manipuler.

— Je n'ai pas de temps à perdre, je dois aller aider les autres. »

Elle se redressa, déjà épuisée, et lança son regard par-dessus les flots sans parvenir à repérer le transporteur. Elles les avaient déplacés d'une trentaine de kilomètres. Alix plissa les yeux, puis les écarquilla et réfréna un mouvement de recul paniqué. Une colonne blanche, nuage de fumée et d'eau, s'élevait à toute vitesse à l'endroit où aurait dû se trouver le transatlantique.

Rien n'aurait pu la préparer à ce qui suivit : une onde de choc sonore à lui en percer les tympans les percuta de plein fouet. Alix tomba à genoux, le cœur emballé, les jambes coupées, le cerveau vrillé. La force de la déflagration entraîna une grande vague qui se brisa sur eux. La petite embarcation chavira et tous basculèrent par-dessus bord.

Alix tenta un transfert fédéral, mais il échoua. Ballotée sous l'eau, elle s'agrippa à ce qu'elle put ; un corps, pantin des éléments déchainés. Elle s'y accrocha, lutta pour garder connaissance, mais une nouvelle déferlante les expédia par le fond.

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