Chapitre 16 - Le Panatlantique - Partie 1

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Le ressac se brisait contre la coque principale du grand transporteur. La houle, sans être en furie, s'acharnait sur l'embarcation avec la rage des petites tempêtes, pourtant le navire filait droit, peu sensible aux variations d'humeur du large Atlantique. Alix, cependant, se serait volontiers passée du roulis des vagues, tout comme de l'atmosphère suffocante et moite du faux-pont. Des heures que la sorcière, sous les traits d'une jeune femme brune d'une trentaine d'années, arpentait furtivement les coursives grises du Panatlantique. Un nom pragmatique pour ce bateau chargé de rallier l'Europe et la cote nord-est de l'Amérique deux à trois fois par an.

L'Once, qui, pour l'occasion, avait choisi son apparence la plus quelconque, s'obligeait à la discrétion en remontant un interminable couloir aveugle et malodorant. Mal à l'aise dans l'environnement clos et mouvant de l'habitacle, la sorcière prenait appui sur les parois légèrement courbées, à l'écoute du moindre bruit, attentive au moindre détail. Son enquête, aussi désagréable qu'improvisée, pataugeait dans une mare saumâtre.

Elle revenait de la salle des machines où d'imposants engrenages transformaient les algues en pétrole brûlé aussitôt par les moteurs. Avec le ciel couvert des derniers jours, le Panatlantique s'était vu contraint de consommer une grande quantité d'énergie pour rentrer au plus vite. La cargaison, précieuse, ne devait courir aucun risque. Le navire humain avait été affrété par la Fédération pour acheminer un Optium : une grosse pièce d'or et d'Iris qui servait à relayer le tentaculaire sortilège de transfert maillant l'ensemble du territoire. Cette pièce assurait l'un des quatre inestimables points nécessaires à l'unique pont sorcier entre le continent américain et la Fédération.

Alix s'arrêta un instant, guettant les pas d'une patrouille, par-dessus le bourdonnement sourd des engins. Elle se colla contre un large tuyau chauffé par les vapeurs des sous-sols.

Son réseau de renseignements s'était affolé quelques heures plus tôt : une rumeur, recoupée par plusieurs sources, avait attiré l'attention de la Magistre et décidé l'intervention de l'Once. Un mois passé à traquer l'Ordre, à enquêter pour tenter de déjouer leur prochain coup... pour n'obtenir qu'in extremis les bribes d'une information : Fillip prévoyait de saboter l'Expédition transatlantique.

Deux mousses franchirent l'intersection sans repérer l'intruse. Alix patienta quelques instants avant de s'engager plus loin. Elle voulait inspecter la salle où l'Optium était entreposé. Le navire transcontinental avait récupéré l'artefact en pleine mer, à des milliers de kilomètres des côtes, et le ramenait sur la terre ferme pour une batterie d'entretiens. Les sorciers, repliés vers l'intérieur des territoires, étaient de piètres marins et le transport maritime constituait l'un des très rares domaines où ils dépendaient des congrégations humaines. L'attentat du CERN avait retardé de plus d'un mois ces manœuvres indispensables au bon fonctionnement du réseau de transfert. Un moindre mal au regard du raz de marée diplomatique auquel Amalia Elfric avait dû faire face. En s'attaquant au centre de recherche, Fillip avait transformé toutes les régions limitrophes entre Congrégations humaines et Fédération en poudrières. Ajoutée aux tensions déjà existantes, avec les territoires slavesqs et les Cités-États baltiques, plus une seule des frontières fédérales ne demeurait exempte de crispations.

Les nuits de la magistre s'étaient considérablement raccourcies.

Au couloir suivant, Alix localisa une porte bleue marquée du sigle de la Fédération. Derrière elle se trouvait l'Optium. Elle entra, concentrateur chargé en avant... Un bon réflexe.

À l'intérieur, la pièce à peine refermée, elle repéra une silhouette encapuchonnée qui se transféra jusqu'à elle, directement au contact. Elle encaissa le premier coup dans le ventre avec un grognement surpris, mais elle l'avait amorti d'un sortilège barrière. La sorcière enchaîna immédiatement par une attaque du coude en direction du visage dans l'ombre. Elle ne rencontra que du vide. Rapide. L'Once sourit. Il voulait se battre au corps à corps ? Très bien...

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