Chapitre 15 - Élias (Partie 1)

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Une portière claqua et l'extirpa violemment de son merveilleux monde onirique. Il battit des paupières, affina sa vue troublée.

- Kékipasse ?

Sa bouche pâteuse écorcha son langage. Le jeune garçon assoiffé avala sa salive plusieurs fois pour humidifier sa gorge asséché et frotta ses yeux ensommeillés. Il scruta l'obscurité afin de se repérer. Il se trouvait encore dans la voiture de ses parents. Dans le soir. Seul. Ses parents devaient déjà avoir rejoint leur maison.
La colère d'Élias s'était apaisée, son indulgence avait repris le dessus, il avait accordé son pardon à sa mère comme tout fils aimant. Il savait qu'un jour sa mère et son père comprendraient qu'avec son art, leur fils pouvait rendre heureux le monde entier. Il travaillerait avec ardeur pour acquérir un style hors du commun, exceptionnel et, grâce à lui, il saurait même émouvoir ses parents qui seraient époustouflés par son talent. Il se le promettait. Dur comme fer. Il ferait profil bas pendant des années, il gagnerait leur respect, et ses parents se mordraient les doigts de l'avoir brimé alors qu'il n'était encore qu'un enfant.

Oui, profil bas, et maman oubliera de me confisquer mes crayons de couleurs. C'est sûr.

Discrètement, Élias sera le poing plein de rage conquérante, il était prêt à en découdre avec la vie et et à prouver au monde entier que l'art était vital et que grâce à lui il pouvait égayer le quotidien de tous. Revigoré, rempli d'espoir et de motivation, il allait saisir la poignée de la portière, lorsqu'elle s'ouvrit brusquement sur son père qui le toisait l'air furieux.

- Vas-tu enfin arrêter de rêvasser Élias et sortir de cette voiture ! Allez, allez on n'a pas toute la nuit.

Le ton de la voix semblait au-delà de la colère, les yeux levés au ciel, son père paraissait désespéré par l'attitude de son fils, blasé. L'homme l'aurait voulu réactif et massif ; il était, selon lui, mou et maigrelet, tout pour l'excéder. Pire, régulièrement son fils l'exaspérait. Son propre fils.

Rien qu'une femmelette...

Certes, la culpabilité le rongeait et il savait qu'il n'était pas toujours juste avec lui, mais son fils n'en faisait qu'à sa tête et les déceptions se succédaient. Il savait pourtant qu'il ne lui en demandait pas trop. Obéissance, respect des règles du foyer et instructions. Il n'en fallait pas plus, et la fougue déplacée dont faisait preuve Élias pour se noyer dans des mondes imaginaires le déviait de son chemin tout tracé et de la réalité qui l'attendait : la gestion de l'entreprise familiale.
Et à cet instant précis, son rejeton le fixait avec des yeux ronds, presque exorbités, comme s'il ne comprenait rien à ce qu'on lui réclamait.
Et ce sourire niais qu'il arborait...
Il souffla. Parfois, il ignorait comment il faisait pour se retenir de le secouer pour qu'il réagît ou de l'étrangler pour en finir. À cette pensée, l'homme se mordit la lèvre inférieure. Il détourna le regard et se plaça derrière la portière pour qu'Élias pût sortir de la voiture.

- Et dépêche-toi, il fait un froid de canard ! Allez je n'ai pas que ça à faire et ta mère nous attend !

L'enfant déboucla sa ceinture de sécurité et attrapa son sac. Décidément ce n'était pas son jour. Après les brutes de l'école, ses parents s'y mettaient... Dès les premiers mots articulés par son paternel, l'énergie positive qu'Élias avait déployée à son réveil pour reprendre confiance en lui s'était de nouveau éteinte. Le ton haineux qu'employait son paternel ne lui seyait guère et avait suffit à étouffer son estime de soi.

Le jeune garçon soupira discrètement et sortit de l'habitacle en s'étirant. La longue route et les coups reçus plus tôt dans la journée l'avaient courbatu. Le jeune garçon massa sa pommette douloureuse, réminiscence d'un douloureux passé.

La neige tombait encore à gros flocons. Une congère commençait à se former devant la marche qui menait à la porte d'entrée. À tous les coups, il devrait déblayer l'allée le lendemain matin. Encore une tâche qui l'éloignerait de ses créations et de ses amis imaginaires, sauf s'il les emmenait avec lui. Un sourire s'esquissa sur ses lèvres. L'idée de faire ses corvées avec les petits êtres qu'il créait et qui prendraient vie simplement pour l'aider le réjouissait au plus haut point. Il s'amuserait en travaillant, mais il ne fallait le dire à personne.

Non, non.

Une bourrasque balaya la neige qui virevolta dans le vent. La température surprit Élias qui grelotta, il avait oublié d'ôter son manteau à l'intérieur de la voiture et le froid mordait sévèrement à l'extérieur. Il vit alors que la porte de leur maison avait été laissée entrebâillée ; sans doute par sa mère qui pensait que son mari et son fils la suivaient de près. L'enfant pressentait la harangue qui s'abattrait sur lui s'il ne courrait pas rapidement jusque chez lui pour clore cette porte et empêcher l'air polaire de pénétrer leur demeure déjà glaciale. Il pressa le pas jusqu'au perron en prenant garde à ne pas glisser sur le verglas, mais au lieu de franchir le seuil, il se figea, la main pétrifiée dans le vide à quelques centimètres de la poignée.

Sans attendre, la voix de son père tonna dans son dos, elle résonna dans la nuit. Il vociféra des insultes à qui voulait bien l'entendre, mais elle n'atteignirent pas Élias dont les oreilles percevaient un autre son, venu d'ailleurs et beaucoup plus agréable. Il l'enveloppait, le cajolait. L'attirait.

Tel un écho qui se répétait à l'infini, ces quelques notes lui paraissaient provenir de très loin, d'au-delà de sa maison, d'au-delà du monde, d'au-delà du Vivant. La mélodie lui chatouillait le sang, parcourait ses veines et imprégnait sa peau. Le jeune garçon frissonna. Son cœur se réchauffa. Son cœur s'emballa. La voix était à la fois si lointaine et si proche. On aurait dit qu'elle provenait simplement du jardin. Alors, Élias lâcha subitement son sac à dos qui libéra ses cahiers et livres scolaires sur le perron, puis ses pieds bifurquèrent mécaniquement vers la mélodie merveilleuse. Comme un automate, il s'avança vers la pelouse et la balançoire qui l'ornait ; jamais il n'avait eu le droit de l'utiliser...


L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !