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Le grincement de la porte réveilla Jane. Chacun de ses muscles se contracta malgré elle, son cœur fit une embardée et sa respiration se bloqua.

Des bruits de pas, légers. Le lit qui s'affaisse sous un poids, léger aussi. Une main qui tâtonne sur le corps caché par l'édredon. Une petite main.

- Tu te caches ?

La petite voix de Tom retentit dans la chambre, joyeuse et joueuse. Jane sursauta et se sentit aussitôt ridicule. Mais elle ne sortit pas de sa cachette pour autant.

- Je peux jouer avec toi ?

Le petit garçon sauta du lit et le contourna en courant, ses pieds tapant sur le sol. Une fois de l'autre côté du lit, face à ce qu'il devinait être le visage de cette fille qui ne faisait décidément que se cacher, il attrapa l'édredon et le souleva d'un coup.

- Trouvée ! Cria-t-il, tout content.

Surprise, Jane cria et recula d'un bond, tombant du lit dans un grand fracas. Des pas pressés se firent alors entendre dans les escaliers, et Jane se glissa sous le lit, fuyant tout contact avec la personne qui allait, sans aucun doute, rapidement entrer dans la pièce.

Et en effet, la porte grinça une nouvelle fois et des pieds firent leur apparition dans le champ de vision de la jeune femme.

- Tom, qu'est ce que tu fais là ? Chuchota la voix d'une femme, plus jeune qu'Hanet.

- Je joue à me cacher avec Jane.

- Oh, d'accord... Mais qu'est ce qu'il s'est passé ? Je l'ai entendu crier. Et c'était quoi ce bruit ?

- C'est parce que j'ai gagné. Je l'ai trouvée. Répondit le petit garçon, tout fier.

Jane fut attendrie par tant d'innocence. Ce petit gars ne voyait rien de mal dans ce qu'il faisait, c'était un petit bonhomme qui ne demandait qu'à jouer. Pourquoi avait-elle eu peur de lui ?

- Tu devrais laisser Jane tranquille, elle a besoin de se reposer. Je pense que tu lui as fait un peu peur.

- Mais non maman... elle se cache juste... c'est pour le jeu.

- D'accord, mais retourne dans ta chambre maintenant. Allez !

Tom râla mais suivit sa mère en dehors de la chambre, laissant Jane seule, toujours cachée sous le lit.

Elle resta un moment là, se sentant bête mais ne réussissant pourtant pas à sortir. Elle fixait la porte, qui n'avait pas été fermée complètement et se demandait pourquoi cette famille laissait constamment cette pièce ouverte. Etait-ce pour avoir un œil sur elle ? Ou pour laisser entrer le chat ? Pour qu'elle se sente moins isolée ?

Elle ne réagit même pas quand elle vit les petits pieds de Tom entrer à nouveau, cette fois sans un bruit, dans la pièce. Elle l'attendait presque. Le petit garçon s'agenouilla et regarda sous le lit. Il sourit et, doucement, se glissa lui aussi dans la cachette.

Jane ne le quittait pas des yeux alors qu'il se rapprochait. Et comme il l'avait déjà fait, il caressa sa joue. Et la même émotion la prit.

- Tu le diras pas que je suis revenu ? Chuchota Tom. Sinon papa et maman, ils risquent de me gronder.

Elle ne répondit pas, ne bougea pas d'un pouce.

- C'est un secret. Moi je veux bien être ton copain et toi tu es ma copine. Et on a notre secret. Le petit garçon sourit, fier de lui. Je peux te dire d'autres secrets si tu veux. Mais là, j'en trouve pas. Tu as vu ? J'ai perdu une dent.

Il montra ses dents et Jane vit, en effet, un trou dans la dentition du petit garçon.

- C'est la deuxième fois que je perds une dent. Et à chaque fois papa il me donne un petit cadeau. J'aime bien ça. Là il m'a donné une petite voiture, elle est toute rouge. Dis, toi aussi tu as perdu tes dents ?

Jane se souvint de son enfance, et d'avoir en effet perdu des dents. Mais elle n'avait pas eu de cadeau elle. Elle savait juste que c'était normal, de perdre ses dents, pour en avoir de nouvelles, plus fortes.

Pour mordre. Se défendre. Faire mal.

Elle ferma les yeux et se revit, sous cet homme qui utilisait son corps. Elle l'avait mordu, à la main. Cette main qui s'était posée sur sa bouche pour qu'elle ne crie plus. Elle l'avait mordue tellement fort qu'elle avait saigné. Il devait y avoir la trace de ses dents maintenant, sur cette main, qui s'était ensuite accrochée à son cou, pour lui faire mal, lui couper la respiration, faire qu'elle remue moins, sous ce corps qui, lui, ne cessait de s'activer.

Elle eut un sanglot et rouvrit les yeux pour les plonger dans ceux du petit garçon, toujours allongé à côté d'elle. Il ne dit rien, il se contenta de lui prendre la main, qu'elle avait devant son visage. Puis, tout doucement, il se rapprocha encore d'elle. Elle accepta sa présence et son contact. Contact qui remplaçait l'autre. Celui qu'elle avait subit, celui qui avait été violent celui qui la détruisait encore. Malgré les quelques jours passés.

Est-ce que ça s'effacerait un jour ? Est-ce qu'elle arriverait à passer par-dessus cela ? Elle n'en savait rien mais petit à petit la rage montait en elle. Comment ce monde pouvait générer des monstres tels que cet homme qui avait joui de sa souffrance et en même temps créer des anges tels que ce petit garçon qui, sans le savoir, lui apportait une aide inestimable ?

L'humanité était définitivement instable. Jane le découvrait de la pire des manières. Elle espérait juste ne pas être tombée dans une maison où elle trouverait pire. Et, même si on l'avait bien traitée jusque là, elle ne savait rien de ces gens et elle ne pouvait que douter.

Après tout, il y avait deux hommes, qui vivaient tout près d'elle. Elle entendait leurs voix, leurs rires même parfois. Est-ce que, eux aussi, prenaient ce qu'ils voulaient, sans demander, par la force, dans la douleur ? Est-ce que tous les hommes faisaient cela ?

- Tu sais, murmura Tom, quand je suis triste et que je pleure, ma maman me fait un câlin. Des fois c'est mon papa et même des fois c'est tonton qui me fait le câlin. Alors je te fais un câlin, moi aussi, pour que tu arrêtes de pleurer. Parce que tu es ma copine hein ?

Jane hocha la tête en signe d'accord.

- Oh c'est bien ça. Je le dirai à papa et maman qu'on est copains. Et comme ça ils me laisseront venir te voir et je pourrai te faire des câlins. Tu es encore triste ?

- Ca va mieux. Chuchota Jane.

Tom ouvrit de grands yeux et sourit à en faire apparaître une fossette sur une de ses petites joues rondes.

- Tu as la voix d'une princesse. S'émerveilla-t-il. Ma maman me dit que les princesses ont une jolie voix, toute petite, comme toi. Les princesses c'est dans les histoires de papa et maman. Et y'a des princes aussi. Ils sont amoureux des princesses. Tu veux que je te raconte une histoire ?

Jane hocha la tête et écouta attentivement la belle histoire que lui racontait ce gamin adorable. Elle ne se souvenait pas qu'on lui ait déjà raconté des histoires. On lui avait chanté des berceuses, mais des histoires, elle n'en savait rien. Alors elle se laissa bercer par la voix enfantine et chantante et se laissa glisser vers le sommeil.

Elle ne sentit pas les mains d'hommes qui la sortirent de sous le lit. Elle ne sentit pas non plus les bras puissants qui la portèrent jusque dans le lit et les mains qui la recouvrirent de l'édredon. Elle ne vit pas les regards sur elle, elle n'entendit pas les murmures, elle n'eut conscience de rien de tout cela. Pour elle, tout se qui comptait, et qui compterait les jours à venir, c'était la présence chaude et réconfortante de ce petit garçon qui, sans en avoir la moindre idée, la sortait de son enfer.

***



Le chant des oiseauxLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant