Chapitre 1

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Mercredi 7 juin 2017


Maël


Mercredi matin : même endroit, même rengaine. La routine quotidienne, le va-et-vient incessant des gens. Des voyageurs trop pressés pour remarquer quoi que ce soit. Des hommes, des femmes, des enfants : juste des visages furtifs dans une masse uniforme qui s'effaceraient comme les vagues effacent les pas dans le sable. Je ne prêtai que peu d'attention à ce qui me semblait insignifiant. Dans quelques secondes, ils n'existeraient plus à mes yeux. Plus rien n'existerait. Même les annonces incessantes de la Gare Montparnasse ne m'atteindraient plus. Il n'y aurait plus que moi et la musique ; une drogue qui me ferait planer l'espace d'une chanson. Je m'en délectais par avance. Si certains avaient besoin de prendre un train pour partir vers d'autres ailleurs, le piano en libre service du Hall 1 me suffirait pour m'envoler.

Dans cette optique, je passai les portes vitrées côté place Raoul Dautry et m'engageai à l'intérieur du grand bâtiment. Je connaissais cet endroit par cœur. Depuis quelques temps maintenant, j'y passais des heures entières. Fragmentées, il est vrai. Je ne voulais pas courir le risque de me voir interdire l'accès de l'instrument auquel je devais ma présence. Je me contentais d'une ou deux mélodies et singeait ensuite de me rendre vers les quais, le temps de faire oublier mon visage. Ce n'était qu'après un bon quart d'heure, parfois plus d'une demi-heure, que je retournais lâcher quelques couplets. Si d'aventure je remarquais une personne intéressée par le clavier, je laissais volontiers ma place afin de ne pas créer de problèmes. J'avais remarqué quelques vigiles observer mon étrange manège mais, comme je me tenais à carreau et ne faisais que distraire des passagers concentrés sur leurs occupations, on m'avait laissé tranquille.

Encore quelques pas et j'y parvins. Là, dans le hall aux peintures bizarres que je soupçonnais être en rapport avec un peintre quelconque, je le vis. Tournant le dos à une sculpture étrange qui m'évoquait vaguement la voile d'un bateau constituée d'écailles d'or, il m'attendait ; libre. Un piano d'étude droit, tout en bois laqué, noir. Je savais que, précédemment, il y en avait eu un autre qui avait plutôt mal terminé, tagué par quelques jeunes sans scrupule et sans respect du matériel mis à disposition du public. En conséquence, il avait été retiré mais voilà près d'un mois qu'une bonne âme en avait fait réinstaller un. Aussi craignais-je chaque jour de le voir vandalisé ou retiré. Pour le coup, pas de mauvaise surprise, j'allais pouvoir en jouir aujourd'hui encore.

Je jetai un œil de part et d'autre pour m'assurer que nul n'ait l'envie de prendre place sur le banc à destination du musicien puis m'y précipitai d'un pas aussi impatient qu'excité et m'y installai. Face au clavier, toute ma tension retomba d'un coup. Mes doigts se languissaient de courir sur les touches noires et blanches.Les notes m'appelaient, impossible d'y résister plus longtemps.

Je commençai, tout d'abord, à jouer quelques premières notes presque étouffées par le jingle retentissant de la SNCF précédant les annonces de départs, d'arrivées, ou de retards des prochains trains. Sous le poids étourdissant de tous ces bruits parasites, ma musique semblait timide. Ce n'était pas ce que je voulais. Il fallait qu'elle soit forte, vibrante, retentissante ; qu'elle marque et attire l'attention. Je devais l'aider à s'affirmer. Non, correction, je devais m'affirmer. Ce que je produisais devait envahir l'espace, prendre possession de l'air, de l'atmosphère, pour s'infiltrer dans les oreilles. J'avais bien l'intention de m'y employer.


Jonathan


Je remontai mes lunettes pour mieux scruter l'écran d'affichage. Je n'y voyais pas grand chose avec mes carreaux cassés mais, ça, c'était de ma faute. Encore mon éternel empressement. Ça m'avait déjà joué des tours par le passé et, au moment où j'en avais le moins besoin, il avait fallu que ça m'arrive. Une bousculade à la sortie de mon immeuble et vlam ! Mes binocles avaient décidé de se suicider. Ce n'était pas le jour. Pour être franc, c'était même la pire chose qui pouvait m'arriver car, sans elles, j'étais myope comme une taupe. Or, je n'allais plus avoir l'occasion d'en changer avant longtemps. Ma valise entre mes jambes, un sac sur le dos, j'étais prêt à partir et ce que je prévoyais n'était autre qu'un aller sans retour. Du moins, c'est ce que je pensais, jusqu'à ce que mon estomac se mette à crier famine.

À fleur de peau (M/M - Boy's Love)Lisez cette histoire GRATUITEMENT !