Chapitre 14 - Gabriel

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De la neige jusqu'aux chevilles, les bourrasques de flocons heurtant son visage frigorifié, Gabriel peinait à avancer dans la ville encombrée de congères. À chaque pas, ses pieds glissaient sur le bitume des trottoirs verglacés depuis des semaines sous la couche de poudreuse. Le moindre mouvement s'avérait compliqué. Quand il aurait atteint la forêt, son chemin serait facilité. La terre, durcie par le gel, n'amortirait pas ses foulées, mais le vent se ferait moins rude.

Gabriel n'avait toujours aucune idée de sa destination. L'Entité - il avait donné ce nom à ce qui avait pris possession de lui - imposait sa volonté sur son corps. Depuis qu'il avait quitté son appartement, il n'avait pas réussi à reprendre le contrôle de ses membres, alors il s'y était abandonné. L'Entité savait probablement ce qu'elle faisait, mais elle n'était pas partageuse. Gabriel ressentait tous les désagréments de la météo, endurait la souffrance du parcours tout en ignorant sa mission et, bien qu'il trouvât injuste de n'être qu'un simple témoin dans une coquille, il sentait au fond de lui que sa mission était essentielle à la survie de l'humanité. Alors il continuait son chemin en observant le paysage et en scrutant la nuit. Il se vit passer, au loin, devant la maison de Marie sans pouvoir s'y arrêter. De la lumière perçait à travers les bosquets nus qui encerclaient sa maison. Le cœur de Gabriel se vrilla, mais il poursuivit sa route.

Au loin, il perçut soudain des pleurs d'enfant. De plus en plus intenses, ils résonnaient aussi à l'intérieur de son crâne, mais contraint par l'Entité, il ne pouvait se prendre la tête entre ses mains ou se masser les tempes pour atténuer la sensation désagréable qui lui étreignait la tête. Il subit alors la douleur sournoise que les cris provoquaient en lui. Ils semblaient provenir d'au-delà de la route, d'au-delà de la forêt. D'au-delà du monde connu... Gabriel pensa un instant que l'Entité l'emmenait droit dans cette direction, mais elle bifurqua brusquement à gauche, à l'opposé des pleurs. Peut-être était-ce seulement un jeune effrayé par les séismes successifs. L'ancien militaire pressentait que la route était longue jusqu'à sa destination, alors cet enfant ne pouvait être son objectif.

L'homme luttait pour ne pas chuter, le vent dans son dos le déséquilibrait régulièrement et les tremblements de terre à répétition commençaient à faire des dégâts dans la ville et dans la forêt. Il en atteignait l'orée lorsqu'il aperçut un arbre couché en travers de la route et dont le tronc s'élevait jusqu'à la hauteur de ses hanches ; il devrait l'escalader s'il ne voulait pas faire demi-tour. Les larges fossés le long de la chaussée l'empêchaient de contourner les immenses racines et la cime de l'arbre fauché par la tempête. La neige s'était amoncelée autour de lui et incrustée dans son écorce révélant un relief insoupçonné, malgré l'obscurité. Les rafales avaient emporté les flocons contre le tronc, créant un tremplin instable pour atteindre l'autre côté. Par où l'Entité allait-il le faire passer ? Allait-il l'obliger à escalader ce tronc ? Devrait-il creuser un passage, tasser la neige pour se construire quelques marches de fortune ?

Remplis d'interrogations, Gabriel se vit ôter des flocons et essayer de les tasser sans succès. À chaque tentative, la neige s'envolait et l'Entité la regardait virevolter, puis elle recommençait la même manœuvre encore et encore sans réfléchir à une solution plus évidente et moins fatigante pour le corps. Il eut la sensation d'observer un robot empêtré dans une boucle erronée d'instructions ou d'entendre un disque rayé qui répète sans cesse les mêmes notes.

Le tronc n'était pas si haut, Gabriel pouvait tenter de s'y hisser par la force des bras, alors il y pensa et cria son idée le plus fort possible à l'intérieur de lui-même pour que l'Entité l'entendît et réagît. Ce ne fut qu'après de longues minutes de hurlements muets, mais intensifs, que Gabriel recouvrit le contrôle de son corps. Il était libre, libre de procéder comme il l'entendait, pourtant il ressentait au fond de lui le besoin d'aider l'Entité. Toutefois, il exulta de ne plus être cloisonné dans une coquille indomptable et de pouvoir agir à sa guise, puis il déchanta rapidement en voyant l'état de ses mains couvertes de fines griffures provoquées par les cristaux de glaces présents dans la neige et l'écorce rude du tronc. Anesthésié par le froid, Gabriel ne ressentait pas encore la douleur, mais elle serait terrible lorsque ses mains se réchaufferaient.

Il sortit de son sac des bandages que l'Entité avait soigneusement pliés et rangés dans une mallette de premier secours et enveloppa ses mains pour les protéger ; il s'occuperait de laver et désinfecter ses blessures plus tard. L'urgence le mordait. Sans se soucier de la douleur, il prit appui sur ses mains et se hissa sur l'arbre ; l'habileté et l'adresse de l'ancien militaire avaient suffit pour accomplir aisément cette tâche. Finalement, l'exercice n'avait pas été si compliqué, Gabriel ne comprenait pas l'entêtement dont avait fait preuve l'Entité, la scène avait été proche du bug informatique.

Là, au milieu de la route, assis sur l'écorce enneigée du végétal déchu, Gabriel apprécia l'horizon étrange que lui offrait ce point de vue unique. Les nuages remplis de flocons prenaient une couleur feu qui glaça le sang de l'ancien militaire. Sous la neige, il admira la cime des arbres de sa forêt lécher le ciel rougeoyant. Jamais il n'avait vu ses bois se soumettre à des cieux si apocalyptiques. Il resta un long moment à détailler ce paysage incongru avant que l'Entité ne reprît le contrôle de ses pas. Gabriel descendit de son perchoir et s'abandonna de nouveau à son maître, comme un automate. Une simple marionnette.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !