34 : Poids des doutes

Depuis le début

Eldrid sentit son cœur se fissurer lorsque le regard de Godwin percuta le sien. Il avait sans doute espéré profiter de l'effet de surprise, mais cela était vain. Erling Bjarnason savait, et ses lèvres s'étirèrent en un sourire froid.

— Il me suffirait de l'éloigner.

— Elle te haïrait.

— C'est un piètre argument. Elle ne me haïra jamais.

Eldrid sentit son sang refluer dans ses joues. Elle avait froid, chaud, mal. Elle ne savait pas — elle ne savait plus. Elle baissa la tête vers le sol enneigé, entremêlant ses doigts gourds et tremblants à la matière glacée et blanchâtre.

Que ressentirait-elle pour Erling Bjarnason si sa lame ôtait la vie de Godwin ?

— Et quand bien même elle me haïrait, Saxon, cela me serait parfaitement égal.

Une pointe de déception se ficha dans le cœur d'Eldrid. Elle qui avait cru avoir bu jusqu'à la dernière goutte le calice amer de ses sentiments bafoués, découvrait que la coupe était loin d'être vide.

— C'est la seule raison que j'ai à t'offrir, répliqua Godwin, si tu ne me laisses pas l'opportunité de défendre autrement ma vie.

Elle entendit des bruits de pas dans la couche neigeuse.

— Örvar. Emmène-le à l'intérieur.

Le demi-frère du Konungr empoigna Godwin, appliquant sa lame contre sa gorge, avant de le pousser vers l'entrée de la maison.

Eldrid se releva, s'apprêtant à les suivre.

— Reste ici thraell.

Elle se figea, son ventre broyé par une peur intense, pendant qu'elle regardait la silhouette de Godwin disparaître dans le rectangle du seuil, illuminé par les flammes de l'âtre.

La stature d'Erling Bjarnason masqua la lumière. Ses doigts froids saisirent son collier de servitude, attirant la jeune femme contre lui en une secousse brutale qui la fit frémir.

Elle n'avait jamais eu aussi peur de sa vie. « Il me suffirait de l'éloigner », avait-il dit. De son autre main, le Konungr souleva son menton, la forçant à croiser son regard anthracite — ce regard auquel elle ne pouvait pas résister. Elle perdit contenance, liquéfiée, et elle se serait effondrée sans les mains qui la retenaient.

— Pourquoi est-il ici ? siffla-t-il.

Un millier d'aiguilles, plus peut-être, qui s'insinuèrent en une phrase dans le moindre recoin de son cœur, le réduisant en poussière. C'était sans doute mieux ainsi. Elle ne voulait plus aimer. Assez de la douleur, assez de cette torture constante qui meurtrissait son âme.

— Je... je ne sais pas.

— Pourquoi est-il ici, thraell ?

— Je ne sais pas !

Des perles salées montaient dans ses yeux. Non. Elles coulaient déjà sur ses joues, traçaient un chemin vers sa mâchoire enserrée entre les doigts de l'homme du Nord. Erling Bjarnason retira sa main d'un geste vif, juste avant que les premières larmes n'effleurent sa peau.

— Tu mens, asséna-t-il.

Les flammes qui éclairaient la rue déformaient son visage en un masque anguleux de colère. L'ombre de sa cicatrice barrait sa joue, son regard anthracite brillant d'une lueur d'orage. Il était terrifiant.

Oui, elle mentait. Elle mentait.

Elle savait la raison de la présence de Godwin en ces lieux, et Erling Bjarnason la connaissait également.

— Il est venu pour moi, souffla-t-elle.

— Et toi, thraell ?

— Et moi ?

Erling Bjarnason était si près qu'elle pouvait sentir son souffle sur sa peau. Ses yeux gris la dévisageaient avec une intensité magnétique, l'aspirant dans des méandres qu'elle brûlait d'envie d'explorer.

— Serais-tu partie avec lui ?

Le regard d'Erling se fit plus tranchant qu'une lame. Les mots qu'Örvar avait prononcés formaient une chape de plomb dans l'esprit d'Eldrid, l'enlisaient dans des affres d'incertitudes, brûlaient la nuit comme un feu dans l'obscurité. Elle se tenait face à un homme qui ne l'aimerait jamais. Pouvait-elle pour autant y renoncer ?

Le désespoir lacéra son âme d'un coup d'un puissant coup de griffe.

Elle s'était plongée tant de fois dans les yeux du Konungr.

Et elle s'était perdue.

Elle s'était perdue dans les ténèbres de cellules humides, dans des gouffres sans fin, dans des mers profondes, dans des terres inconnues. Elle s'était perdue dans des promesses et dans des chagrins, dans son amour et dans sa haine.

Elle avait erré sur le chemin du retour, jusqu'à ne plus savoir d'où elle était partie et où elle allait.

— Serais-tu partie avec lui ?

Elle ne savait pas. Elle ne savait plus.

Elle s'était perdue, et elle était certaine qu'Erling Bjarnason pouvait voir la moindre nuance de son désarroi dans son regard.

Un homme froid, dur, égoïste, qui ne l'aimerait jamais.

Un homme que son cœur, battant à grands coups dans sa poitrine, appelait à grands cris. Pourtant sa présence brouillait tout, tranchait dans ses doutes, aussi vive qu'une lame, pour lui tracer une voie vers les seuls mots possibles.

— Non, fit-elle. Je ne serais pas partie.

Les mots s'étaient échappés de sa gorge, malmenée par la pression qu'exerçait l'homme du Nord sur son collier. Ils avaient jailli de ses lèvres, irrévocables, et elle n'ignorait pas qu'il ne la laisserait pas revenir sur sa réponse.

— Bien.

Il relâcha son emprise, et franchit le seuil de la maison.

Eldrid resta seule dans les bourrasques. « Je ne serais pas partie ». C'était la seule réponse qu'elle s'était sentie capable de formuler. La seule réponse que son esprit entrevoyait. Le monde n'était qu'un amas flou de sentiments, et la seule chose dont elle était certaine, c'était qu'elle avait aimé de toute son âme l'homme barbare qui venait de lui faire face, et qu'il détenait son sort entre ses mains.

Ses larmes étaient glacées sur ses joues, et elle les essuya d'un geste rageur. Loin au-dessus d'elle, le cercle parfait de la Lune brillait d'une lueur intense.

Elle avait aimé, elle aimait Erling Bjarnason. Son âme était liée à lui, et il ne pouvait en être autrement.

Elle aimait Erling Bjarnason.

Pas Godwin.

Pas Godwin, se répéta-t-elle en son for intérieur. Godwin n'était rien pour elle. Godwin n'avait jamais été une ancre à laquelle se raccrocher alors qu'elle sombrait dans les ténèbres. Godwin lui avait volé des années de sa vie, lui avait ravi son cœur, avait menti, l'avait trahie. Godwin l'avait jeté du haut d'une falaise escarpée, et s'était repait de son corps meurtri. Godwin était venu pour se venger, pour faire passer son devoir, son orgueil blessé, avant ses sentiments. Godwin lui aurait enfoncé son glaive en plein cœur.

Elle l'avait haï, elle le haïssait encore.

Et ce fut la haine chevillée au cœur qu'elle entra dans la demeure.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !