34 : Poids des doutes

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Godwin.

Godwin...

Le souffle de stupéfaction et d'angoisse mêlée qui la submergeait atteignit son paroxysme. La pénombre noyait le regard du Saxon sous un masque noir, dissimulait ses émotions, cachait ses intentions.

L'esprit encore assailli par les doutes et la stupeur qu'elle ressentait, Eldrid resta figée lorsqu'il tira son glaive. Elle ne bougea pas plus lorsqu'il l'abattit droit sur elle.

Aussi incongrue qu'incoercible, une vague de soulagement descendit sur elle en même temps que la lame. Son monde s'était écroulé sous le poids de l'indifférence d'Erling Bjarnason, et elle s'effondrerait elle aussi dans sa chute. Elle n'aurait plus à douter. Elle n'aurait plus à avoir peur, à choisir. Elle n'aurait plus à aimer ou à haïr.

Et elle fut presque déçue en entendant la sonorité chantante de l'acier contre l'acier. La lame s'échappa des mains du Saxon.

Puis des mains attrapèrent la jeune femme, la repoussèrent, la firent choir au sol. Elle se réceptionna durement sur la neige à moitié fondue. Une silhouette floue — Örvar — avait saisi le Saxon par le col de son bliaud. Eldrid vit l'éclat d'une lame briller sous la lueur des braseros, puis s'abattre dans un arc de cercle mortel.

— Non ! hurla-t-elle. Non !

La lame se stoppa à quelques millimètres de la jugulaire de Godwin.

— Non, répéta-t-elle plus doucement lorsque le Danois se tourna vers elle. Ne le tue pas.

— Mais il a essayé de te...

— Ce n'est pas ça. C'est... c'est un Saxon.

— Raison de plus.

La dague d'Örvar se pressa un peu plus contre la gorge de Godwin.

— Non ! s'époumona encore Eldrid. Attends, il...

— Que se passe-t-il ? fit la voix d'Erling Bjarnason derrière eux.

Eldrid sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. Encore à terre, elle tourna lentement la tête vers le Konungr. Il souriait. Une grimace torve et narquoise, son regard affrontant celui de Godwin. Puis ses yeux glissèrent jusqu'à la thraell, et elle se sentit blêmir.

— Pourquoi ne veux-tu pas que mon frère le tue, thraell ?

Le sous-entendu était évident, implacable. L'air, chargé de soupçons. Elle sentait peser le poids de la trahison dans le regard gris d'Erling Bjarnason. Sa question appelait une réponse sincère, et elle n'en avait aucune à donner.

— Je ne sais pas.

Et pourtant elle eut l'impression de proférer un mensonge, alors même que c'était l'exacte vérité. Était-ce la glaciale indifférence du chef de clan qui la poussait à espérer en Godwin une échappatoire ? Était-ce simplement le souvenir des jours et des nuits qu'elle avait passé avec le soldat saxon qui l'emplissait de pitié et de regrets, ce lien ténu qui la reliait à lui qui lui rendait pénible le fait de le voir mourir ? Elle repoussa ses interrogations. Elle n'avait pas la moindre envie de comprendre ce qu'elle ressentait.

— Il sait sans doute des choses, ajouta-t-elle dans un filet de voix.

Erling Bjarnason se détourna d'elle sans répondre, avançant d'un pas lent vers le Saxon. Elle ignorait même s'il l'avait seulement entendu.

— Nous sommes des centaines, et tu es seul. Me donneras-tu toi aussi une raison de ne pas te tuer sur-le-champ, Saxon ?

— Tu me tuerais sous les yeux de ma femme.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !