Chapitre 13 - LUIS (Partie 3)

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Des tentacules sonores enveloppaient Luis, elles l'embrassaient, le protégeaient de leurs caresses voluptueuses. Elles s'entrelacèrent pour tisser un voile délicat sur lequel les gouttes de pluie rebondirent. Comme à la surface d'un lac, elles provoquaient de petites ondes qui se propageaient sur les parois transparentes en les faisant vibrer légèrement. Isolée de la froidure de l'hiver, l'atmosphère se chargea d'une douce chaleur printanière qui s'entremêla à une légère fragrance d'humus et d'effluves de champignons sylvestres. Ces parfums chatouillèrent les narines de Luis en échos du passé. Son cœur s'accéléra brusquement, un sentiment d'urgence l'envahit, il pressa le pas vers la musique merveilleuse. Il ignorait pourquoi, mais un espoir grandissait en lui, celui de retrouver le lien brisé avec la Mère nourricière, celui qu'il avait perdu lors de son bannissement. Sa destinée rencontrait-elle enfin sa route ? 

À travers les lourdes gouttes de pluie qui semblaient ne jamais vouloir cesser de tomber, il distingua le porche d'une église. Il tendit sa main devant lui, paume vers le ciel, celle-ci demeura sèche. Les volutes du chant avait tressé une bulle tout autour de lui qui le préservait de l'humidité. Lorsqu'il atteignit les marches qui menaient à la porte principale de l'église, la bulle n'éclata pas. Elle suivit son mouvement et épousa le parvis étrangement sec de l'édifice. À ce moment-là, Luis remarqua que la savoureuse mélodie s'était métamorphosée en pleurs : dans un coin près de la porte du bâtiment, un petit être se tortillait et hurlait à s'en décrocher la mâchoire. Il s'approcha pour découvrir un bébé abandonné recouvert de mousse, d'humus et d'argile. Luis n'en revenait pas, posée sur la tête de l'enfant, la lueur qui avait disparu un peu plus tôt dans la soirée scintillait.

- Tiens, tu es là toi ?

La bioluminescence de la luciole s'accrut intensément en réponse à sa question. Elle étincela comme un Soleil. Luis, habitué à l'obscurité ambiante, protégea ses yeux fatigués d'une de ses mains, le temps de cligner des paupières et d'adapter ses pupilles à la nouvelle clarté. Lorsqu'il se découvrit les yeux, la petite fée s'éloignait en volant à travers la bulle. Elle le laissa seul avec le nouveau-né. Une petite fille.

Luis hésita. Pouvait-il toucher ce bébé ? Ses pleurs n'allaient-ils pas s'accroître s'il le prenait dans ses bras ? Il s'accroupit pour se rapprocher et n'être qu'à quelques centimètres de sa peau. Prudent, il lui effleura le bras. La froideur du corps du nourrisson lui glaça le sang. Par réflexe, l'homme ôta son manteau, l'étendit au sol et en recouvrit l'enfant. Quand il le posa sur l'étoffe élimée, de l'argile s'effrita, laissant apparaître une peau déjà halée, celle d'un être dont l'ascendance avait sans doute connu l'exposition intensive au Soleil. Dès que Luis l'entoura de ses bras, les pleurs de l'enfant cessèrent.

Enivré par les fragrances qui s'échappaient du nourrisson, sa beauté et ses grands yeux verts, Luis ne s'aperçut pas du retour du silence. Ils s'observèrent, se scrutèrent et s'aimèrent à la seconde même où leurs pupilles se rencontrèrent. Il lui chatouilla le menton. Un éclat de rire le surprit. Jamais il ne sut s'il provenait de lui-même ou de l'enfant. Leur voix se mêlèrent comme celle d'un père et d'une fille. Béat, il resta un moment qui lui parut éternel à échanger des rires avec cet être hors du commun.

Soudain, un léger fumet se faufila jusqu'à ses narines et le sortit de sa paisibilité. Ses pupilles se dilatèrent instantanément. Il huma profondément l'exhalaison appétissante qui parvenait jusqu'à lui. Lorsqu'il comprit qu'elle se dégageait de l'enfant, sa salive inonda sa langue. Il l'avala avec difficulté, son ventre gargouillait. Il ne s'était pas nourri depuis plusieurs jours. En temps normaux, il ne ressentait que peu les effets de la faim, le contrôle était aisé, mais ce bébé n'était pas humain, du moins, pas tout à fait, son parfum signifiait beaucoup plus que cela.

Comme si la fillette avait entendu ses pensées, une étincelle illumina ses deux iris devenus jaunes, ils se dotèrent de pupilles reptiliennes. Un frisson étrange se propagea dans les veines de Luis, un mélange d'appréhension, de dégoût et d'exaltation.

Ne pas la dévorer.  

Il se mordit la langue pour refréner la fougue de son prédateur intérieur. Le goût du sang l'apaisa sensiblement. À mi-chemin entre l'humain et l'animal, à la fois sauvage et délicat, ils n'étaient pas si différents. Après tout, il ne possédait de l'animal que l'instinct infaillible et l'ardeur du prédateur et ce nouveau-né représentait la pureté de la nature.

Cet enfant...

Cet enfant hors du commun ne pouvait être que celui de la prophétie. Peut-être était-ce pour cette raison que Luis avait de plus en plus de difficulté à contenir sa faim. Il resserra son étreinte autour du bébé et son cœur pulsa au rythme des rires qui ne cessaient plus. Il aurait tellement aimé se terrer avec l'enfant, l'emporter avec lui loin de ce monde, le cacher. Ce désir s'amplifiait d'instant en instant, il le consumait. Il devait protéger ce nourrisson du monde extérieur, de la société et de toutes ses agressions potentielles. Lui seul pourrait le garder en vie, mais sa faim continuait de le grignoter. Il ignorait combien de temps il tiendrait avant de dévorer l'être innocent qu'il tenait délicatement entre ses griffes acérées. Sa peau tendre n'opposerait aucune résistance à ses crocs, ils s'enfonceraient en elle comme un couteau dans du beurre tempéré. Luis contrôla sa respiration. Il inspira et expira profondément. Plusieurs fois. Il s'imagina expulser son démon intérieur via un long souffle rauque. Il aurait tellement aimé que ce fût possible.

- Je suis désolé petit être, j'ai si faim.

Le son qui effleura sa bouche ressemblait davantage à une respiration gutturale, bestiale qu'à une voix d'homme ; il aurait effrayé n'importe qui, mais l'enfant ne cessait de rire sans se soucier du monstre qui le portait.

Des larmes perlèrent aux coins des yeux de Luis. L'effort qu'il devait mettre en place pour évacuer la tension qui l'étreignait lui demandait beaucoup d'énergie. Cette petite dégageait une fragrance particulière qu'il n'avait encore jamais flairé. La tentation n'avait jamais été aussi puissante. Aucun humain ne pouvait être aussi appétissant. Elle possédait quelque chose de spécial qui réveillait à la fois le monstre et le père qui sommeillaient en lui.

Tel un fauve enragé, l'écume affleurant à la commissure de ses lèvres qu'il gardait légèrement entrouvertes, Luis descendit lentement le parvis de l'église en prenant garde à ne pas glisser. Il ne quittait pas des yeux le regard étrange de l'enfant qu'il portait toujours dans ses bras. Ses pieds, encore une fois, le guidèrent vers sa destinée sans qu'il n'y prêtât attention. Personne d'autre que lui ne toucherait cet être divin, elle était beaucoup trop précieuse.

Avec un bruit sec de bulle qui éclate, la sphère qui les abritait de l'averse interminable se décrocha de la façade de l'église et les accompagna dans leur fuite. Comme un automate, il passa devant le jeune chêne trempé, ses chaussures défraîchies par la pluie et le banc humide sans s'en apercevoir. Il ne vit pas non plus que la luciole faisait son retour, accompagnée d'une personne tout aussi fascinée que lui par l'entité qu'il enlaçait tendrement. Ils ne se virent pas et se percutèrent violemment.

- Aïe ! Mais vous ne pouvez pas regarder où vous allez !

Une jeune femme se massait l'épaule droite. Luis, quant à lui, fut électrisé par le choc. Il protégea l'enfant en le dissimulant d'une main derrière lui et, de son autre bras, repoussa vivement l'intruse en feulant. Ses canines avaient percées ses gencives et reflétaient la lumière de l'unique lampadaire du parc. Le prédateur à l'intérieur de lui avait pris le dessus. La jeune femme tituba et recula brusquement, horrifiée par la vision de l'homme-animal qui se trouvait devant elle.

La gueule ravagée par la colère, les crocs luisants, Luis hurla :

- Moi vivant, jamais, vous m'entendez, jamais vous n'effleurerez la peau de cet enfant, elle est à moi !

La bouche béante, pétrifiée par la peur, la jeune femme ne sut prononcer un mot.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !