33 : D'amour et de haine

Depuis le début

— Eldrid... Que tu le réalises ou non, mon frère tient à toi.

Un rire sans joie jaillit de sa gorge.

— Il tient à moi ? Il m'a précipitée vers une mort presque certaine, il m'a manipulée comme un simple jouet, il n'a aucune considération pour moi ou pour aucun de mes actes ! Et il tient à moi ?

— Oui. Il ne t'aime pas comme tu l'aimes, mais...

— Je ne l'aime pas.

— Vraiment ? répliqua-t-il d'un ton sarcastique.

Elle lui lança un regard noir, et Örvar haussa les épaules.

— C'est vrai. Peut-être penses-tu le haïr en ce moment. Mais l'amour et la haine sont si proches...

— Non, l'amour n'a rien en commun avec la haine.

Il la dévisagea un long moment, l'air parfaitement calme, et elle s'en voulut de se montrer aussi brutale. Örvar n'avait rien fait pour mériter sa colère, bien au contraire.

— Qui est la personne que tu détestes le plus au monde ? finit-il par dire.

Elle leva les yeux au ciel.

— Je ne sais pas. Godwin.

— Pourquoi ?

—Il a décimé les nôtres, il m'a enfermée dans une cellule humide, il m'a enchaînée à lui, il s'est évertué à se dresser sur ma route à chaque fois que j'essayais d'aider les miens.

Sa voix s'éteignit. Alors qu'elle les prononçait, les mots lui semblèrent tout à coup vides de sens. Ou plutôt, bien trop chargés. Ce qu'elle dénonçait, elle pouvait aussi l'imputer aux hommes du Nord — qui avait décimé les siens, l'avait enlevée, avait fait d'elle une thraell.

Elle prit une profonde inspiration pour juguler son trouble. Si Örvar le remarqua, il ne laissa rien paraître et poursuivit :

— Si ce Godwin venait à périr, que ressentirais-tu ? Une fois toute cette haine disparue, et le mal qu'il t'a fait subir vengé ?

Elle soupira.

— Je serais...

Elle se tut. La réponse lui avait semblé logique : elle serait soulagée, heureuse. Mais non. Il y avait autre chose, et elle ne parvenait pas à mettre de mots dessus.

— Tu te sentirais vide, fit Örvar.

Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Godwin lui avait tenu un discours similaire.

— Tout te semblerait morne, dépourvu de sens. C'est la même chose que tu ressentirais si un être aimé venait à disparaître, et sur ce point je doute d'être en train de t'apprendre quoi que ce soit.

— Peut-être. Mais je ne vois pas où tu veux en venir.

— L'amour et la haine sont des passions violentes, brutales, égoïstes. Elles sont si extrêmes qu'elles se confondent presque. Prends garde à ne pas te laisser abuser.

— D'accord. Admettons, je ne hais pas ton demi-frère et la colère que je ressens en cet instant est simplement... quoi d'ailleurs ? De l'amour ? C'est ridicule.

— Tu n'acceptes simplement pas de perdre tes illusions. Tu l'as aimé pendant des années, personne ne l'ignore dans ce qu'il reste de notre clan. Quoi de plus normal pour une capture de guerre, que de finir par aimer celui qui détient le pouvoir de te libérer ?

Eldrid frémit, voulut parler. Örvar ne lui en laissa pas le temps.

— Tu l'as cru mort pendant des années. Rien ne garantit donc à Erling le fait que tu l'aimes toujours.

— Je me suis enfuie d'Angleterre pour lui.

— Pour le souvenir que tu avais de lui, rectifia-t-il d'une voix douce. Pour aider les Danois, et sans doute pour fuir. Mon frère s'est servi de tes sentiments plus d'une fois, je ne t'apprends rien. Mais son petit jeu est terminé. La seule façon qu'il a de te garder auprès de lui, c'est ce collier.

Eldrid sentit des larmes lui monter aux yeux. Pourquoi fallait-il que tout soit si complexe ? Pourquoi fallait-il que l'univers entier soit ligué contre elle ?

— Tu as le droit d'être en colère contre mon frère pour cela. Même lui ne t'en voudrait pas.

— Effectivement, répliqua-t-elle d'un ton acerbe. Tu l'as dit, il se fiche bien de ce que je pense ou de ce que je ressens.

— Tu peux être en colère contre lui pour ce qu'il t'a fait et pour ce qu'il continue de te faire, je te le répète. Sache toutefois qu'il t'est reconnaissant, même s'il ne le montre pas.

— Pourquoi me dis-tu tout cela ?

— Parce qu'il faut que tu comprennes. Erling ne t'aimera jamais.

Ce fut doux et violent à la fois, comme le bruissement soudain d'un battement d'ailes. Comme la caresse d'une brise qui se meut brusquement en bourrasque.

~*~

Erling Bjarnason ne l'aimerait jamais. C'était une chose de le savoir sans se l'avouer. S'en était une autre de se l'entendre dire par le seul homme qui avait un tant soit peu accès au cœur de l'ancien chef de clan.

Örvar avait regagné la skáli. Eldrid, elle, resta seule.

Elle se sentait trembler dans le noir, ses pensées s'emmêlant en un amas flou de désespoir et de rage.

Qu'avait-elle fait ? Elle avait la confuse impression que ses actions et ses paroles s'enchaînaient les unes après les autres en un écheveau funeste, qu'elles s'accumulaient pour construire devant ses yeux un mur infranchissable, si haut qu'elle en avait le vertige alors même qu'elle le contemplait d'en bas. Elle se trouvait au fond d'un gouffre qu'elle avait elle-même créé.

D'un côté de la mer comme de l'autre, elle ne serait jamais rien. L'homme qui désirait ardemment son cœur ne l'obtiendrait jamais, et celui à qui elle l'aurait cédé le regardait avec mépris.

Quand tout à coup, un bras enserra sa taille, la tirant en arrière. Une main gantée se posa sur son visage, étouffa son cri.

Suffocante, Eldrid inhala des effluves de cuir et de sang. Elle se débattit de toutes ses forces, essayant de s'extirper des bras de son agresseur. Des mots lui parvenaient, assourdis par la gangue de sa peur. Il n'y avait plus rien d'autre que les battements douloureux de son coeur, plus rien d'autre que le besoin irrépressible de se dégager.

Elle en avait assez. Elle...

Les bras la lâchèrent, et la firent pivoter d'un mouvement brusque.

Une terreur pure, viscérale et glacée, explosa en elle.

Godwin.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !