Chapitre 15 - La bénédiction - Partie 4

188 33 42

Mordret marchait sans bruit à travers les allées de graviers blancs du Parc aux Agathes. L'aube léchait la cime des arbres de ses premiers rayons, mais le paysage de verdure n'apparaissait encore qu'en camaïeu de gris et d'ombres. Entre ses bras, serré contre son torse et dissimulé par son ample cape noire, il tenait le corps inanimé de Naola. La jeune femme avait résisté la nuit à ses côtés, avant de s'écrouler de fatigue. Mordret la déposa délicatement sur un banc et, après un regard vers le ciel rosissant, dégrafa son vêtement pour en recouvrir sa protégée. Il n'allait pas s'attarder.

Cette nuit, interminable, s'achevait enfin, après presque vingt-quatre heures d'affrontements. Ensemble, la sorcière et lui étaient parvenus à faire se replier les vampires dans le Nid, à les traîner, de force, hors des combats. Le conflit, privé de la moitié des insurgés, s'était essoufflé de lui-même et le calme était peu à peu revenu dans les rues de Stuttgart.

Une grande partie de la population aux longues dents se terrait maintenant au Pub, inatteignable par quelque qu'autorité que ce soit, ce qui en faisait le dernier lieu où abriter la magicienne inconsciente. Mordret demeura à l'observer dormir deux interminables minutes, fatigué, lui aussi, par les évènements. Restait à s'assurer qu'elle rentrât chez elle en bonne santé. Il se pencha et dégagea la main de la jeune femme des plis de sa couverture improvisée. Il tâtonna quelques instants, très délicat, puis tourna la bague qu'elle portait au médium gauche. Il l'avait déjà vu contacter son compagnon par ce procédé.

Il ne fallut que quelques secondes à Mattéo pour apparaître, un bras en avant l'autre en arrière, son concentrateur principal chargé d'une attaque en direction de Mordret. Il blanchit sensiblement en découvrant Naola inconsciente. Le sorcier raffermit sa position, incertain quant au comportement à adopter face à un personnage capable de battre son Maître.

« C'est vous qui m'avez appelé, constata-t-il.

— Oui. Je ne tenais pas à la réveiller. La nuit était éprouvante », répondit le vampire en s'écartant d'un pas.

Mattéo lança de son concentrateur secondaire un charme de détection et ne trouva aucun enchanteur dans la zone autour d'eux. Il baissa ses armes, doucement, et, enfin, s'avança vers Naola. Constater, en posant délicatement sa main sur son front, qu'elle dormait, tout simplement, le fit souffler de soulagement.

« C'était l'Ordre, n'est-ce pas ? »

Ce n'était pas une question, mais une simple façon de formuler ce qu'il avait en tête. Le vampire comprendrait très bien son sous-entendu. Jamais Mattéo n'aurait imaginé ce genre d'attaque en plein centre-ville, alors que Mordret travaillait avec Fillip.

« Il le semble, vraisemblablement. Les Vestes Grises ont payé des fauteurs de trouble dans les deux camps. Nos communautés ne sont guère pacifiques. Il a suffi de peu pour mettre le feu aux poudres. Au sens propre, à en juger par les bâtiments détruits par les presque-organiques », répondit le vampire.

En dépit de son ton, d'une parfaite platitude, le fait même qu'il livre aussi gracieusement ces informations au front de l'Once témoignait son ressenti vis-à-vis des Vestes Grises. Mattéo l'écoutait attentivement, mais ne quittait pas la jeune femme des yeux. Il surveillait sa respiration. Mordret esquissa un petit signe de tête vers Naola et changea de sujet :

« Elle a usé de nombre d'accélérateurs pour que nous parvenions à maîtriser les miens. Il lui faudra quelques jours pour récupérer, mais elle n'a subi aucun dommage. Dans l'action... »

Il s'agita et fouilla son pantalon, puis tira finalement le Témoin de Promesse à l'intérieur de sa veste. Il le présenta à Mattéo dans sa paume ouverte alors que le sorcier tournait à nouveau son regard vers lui.

« Dans l'action, elle a manqué de perdre ceci et m'a obligé à revenir en arrière pour le retrouver. Je présume qu'il émane de vous.

— En effet. »

L'élève de l'Once ôta enfin sa main du front de Naola, attrapa les deux bagues restées dans sa poche et fit face au vampire.

« Je venais de lui offrir ce Témoin quand vous l'avez contacté. »

Il tendit la main pour le récupérer. La créature referma ses doigts sur l'objet et Mattéo suspendit son geste. Mordret découvrit le bas de ses canines, ce qui rendit son expression un brin menaçante.

« Que sait-elle de vous ?

— Et vous, que savez-vous de moi ? répliqua le sorcier.

— Un tissu de suppositions qui laissent entrevoir un trop redoutable chasseur d'homme. Et il est des risques que je ne souhaite pas accepter qu'elle coure.

— Vous n'avez pas à avoir peur de suppositions et elle est assez grande pour juger elle-même des risques qu'elle prend, commença par répondre Mattéo dans un froncement de sourcils.

— Qu'elle soit assez sotte pour, d'elle même, mettre en jeu sa loyauté entre deux des mains qui, aujourd'hui, battent les cartes de votre Fédération semble pourtant indiquer le contraire. Sa position, entre l'Once et moi même, hier encore, a manqué d'aggraver la situation. Elle n'a jamais su bien choisir ses fréquentations et, sur le papier, vous ne faites guère exception à la règle.

— Je ne suis pourtant qu'un sportif réformé, entré depuis peu au ministère de la Recherche... », sourit Mattéo.

D'un geste de la main, il activa une série de sortilèges qui les isola tous les trois du reste du monde.

« Sans confirmer vos craintes, basées sur de pures suppositions, et si cela peut vous rassurer, je peux répondre à quelques questions. Naola sait tout de moi depuis mon procès.

— Mon plaisir à étayer ou infirmer mes hypothèses serait moindre si je vous tirais dès à présent les réponses qui me sont nécessaires à votre cas, sourit la créature aux canines effilées. Pour autant, sachez que vous êtes à la tête d'une liste pour le moins impressionnante.

— Il doit y avoir une erreur dans vos calculs, suggéra Mattéo. Quelles que soient mes activités, je doute, en moins de trente années de vie, pouvoir impressionner un vampire millénaire. »

Le sourire un peu crâne de Mattéo contrastait avec la modestie de son ton. Il prenait cela pour un compliment.

« Impressionner un vampire sur ce genre de fait ne saurait être considéré comme une réussite saine », répliqua Mordret sans mettre plus de conviction dans la remarque que dans ses autres réparties.

Mattéo se retint de faire remarquer qu'impressionner un vampire, quelle qu'en soit la raison, tenait tout de même de l'exploit notable de son point de vue.

« Que voulez-vous savoir ? demanda-t-il.

— Je n'ai rien à apprendre de vous. Gardez à l'esprit que dès l'instant où elle souffrira de vos crimes, je serais dans votre ombre. Vous avez gâché bien plus de trente années de vies, hâtez-vous d'entreprendre quelque chose qui ne soit pas destructif. Dans votre intérêt, autant que dans le sien.

— Je ne lui aurais pas proposé de mariage si j'étais toujours dans une... démarche destructive. Les évènements du gala, il y a deux mois, ont changé la donne. Elle le sait et a accepté ma demande en connaissant mon passé. Ne perdez pas votre temps à rester dans mon ombre, vous risqueriez d'y être à l'étroit avec mon Maître. »

Mordret esquissa le début d'un sourire et le fin trait de ses lèvres blanches fut ponctué par la pointe de ses canines. L'instant d'après, et bien trop vite pour que le sorcier puisse ne serait-ce que le voir se mouvoir, il avait récupéré sa cape sur Naola. Il referma ses doigts sur le poignet du jeune homme et laissa tomber le Témoin au creux de sa paume.

« Ceci vous appartient donc », souffla-t-il.

Un battement de cœur plus tard, il s'était éclipsé. Mattéo resserra sa main avec un sourire. Il gagnait visiblement la bénédiction du Vampire de Stuttgart.

Les traitresLisez cette histoire GRATUITEMENT !