Chapitre 13 - LUIS (Partie 2)

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L'eau qui ruisselait sur ses vêtements et trempait ses cheveux noirs ne le perturbait pas. Bien qu'elle fût glacée, il semblait apprécier ce contact naturel. Il ne frissonnait pas, ne ressentait plus le froid. Sa relation avec les éléments avait changé lors de son initiation et, plus tard, sa transformation avait renforcé ce lien, contrairement à ce qu'avait estimé les membres de son clan. Il avait été banni sans ménagement. Depuis, Luis cherchait désespérément à retrouver ce lien unique avec la nature qu'il n'avait connu qu'avec les siens.

Noyé par ses souvenirs, il ne s'aperçut pas que l'averse s'était intensifiée. Ses pieds pataugeaient désormais dans une flaque qui s'accroissait à vue d'œil, nourrie par des rigoles formées par l'évacuation anarchique des eaux - le parc n'avait pas été construit pour recevoir une telle quantité de précipitations. Il fixait les ondes provoquées par la chute des gouttes. Il remua ses orteils pour sentir l'eau chatouiller sa peau et ajouter un peu plus de désordre à la flaque. La Terre rugit alors de nouveau. Des ondulations de colère se propagèrent à la surface de l'eau. Elles s'accrurent et s'apaisèrent. La secousse n'avait duré qu'un bref moment.

Lassé d'observer ses pieds, Luis dirigea l'une de ses mains vers le ciel pour recueillir l'eau qui coulait en filets des branches nues de l'arbre endormi. Il la regarda s'accumuler dans le creux de sa paume. Une petite mare se forma et glissa entre ses doigts. La cascade lui rappelait celles de ses terres natales. De frais ruisseaux cristallins dessinaient des sillons sinueux sur la verdure qui épousait les flancs des petits monts, comme autant de cicatrices qui marquent la peau à vie.
Les cinq cascades qui cernaient son village étaient désormais taries, mais leur présence avait imprégné l'enfance de Luis et la vie de son clan jusque dans leurs croyances. Une prophétie les concernait. Elles et lui.

Les cinq cascades.
Les cinq figures de la prophétie.
Ma prophétie...
Le druide, le gardien et les triplés : l'enfant, la confidente et la guerrière.

Bien que Luis crût en la prédiction longtemps avant d'être initié, il ne la comprenait toujours pas. Il était convaincu que tout ce qu'on lui avait enseigné avait volontairement été tronqué. D'abord parce qu'il avait été trop jeune, puis à cause de sa transformation et enfin, son bannissement avait scellé la fin de la transmission du Savoir. L'amour avait été sa faute impardonnable. Son clan ne connaissait pas le pardon. Il s'était entiché d'un monstre, il avait dû payer, quitte à ce que la prophétie ne se réalisât jamais. Peu de temps plus tard, son clan avait disparu. Il s'était retrouvé seul, abandonné de tous, y compris de son amante, et livré à lui-même, il errait à la recherche de sa vie.

Les souvenirs douloureux se révélaient encore bien vivaces. Les images se succédaient comme s'il était toujours ce gamin naïf qui avait succombé à une dame vêtue de blanc sortie du lac. Luis soupira. Penser à sa jeunesse le rendait aussi nostalgique. L'amour qui s'était emparé de lui à cette époque n'avait aucun comparatif possible.

Alors qu'il avait les yeux dans le vague, une petite lueur, au-dessus de sa main, effleura la mare secouée par le remous des gouttes. Elle virevolta un moment, goûta la pluie avant de ramener Luis à l'instant présent. Il esquissa un sourire. Il avait rapporté de son voyage dans le temps un bout de la magie de ses ancêtres. La Luciole tournoya à la surface de l'eau. Luis suivit ses délicates arabesques du regard. Et comme elle était apparue, la petite fée disparut derrière le chêne qui surplombait l'homme au moment même où la Terre fut saisie de nouveaux spasmes.

Luis avait perçu les vibrations du sol avant que le mobilier urbain ne se mît à trembler. Victimes des tremblements successifs, ses bottillons emplis de pluie, déposés sur le bord du siège, menaçaient de rejoindre la flaque. Alors que la secousse s'intensifiait, l'un d'eux s'écrasa au sol en emmenant son frère avec lui et, ensemble, ils délivrèrent le liquide emprisonné qui éclaboussa les jambes de Luis.

Les pieds nus toujours dans l'eau, il se leva et contourna le banc. Le séisme n'avait aucune prise sur lui, il ne vacilla pas d'un pouce. La secousse était pourtant violente. Elle dura moins longtemps que la précédente, mais cette fois il y aurait des dégâts.

Il examina l'arbre, son tronc, ses racines et ce qu'il pouvait apercevoir des branches. Ce chêne n'était pas très âgé, Luis doutait de pouvoir entrer en communication avec lui. Perplexe, il commença par effleurer le relief de l'écorce du bout des doigts jusqu'à trouver un recoin où sa paume adhérait parfaitement à la peau du végétal. Il inspira profondément, se concentra et expira lentement, comme pour nourrir l'arbre de son souffle.

Seuls des balbutiements incompréhensibles lui répondirent. Son langage était trop archaïque pour transmettre quoique ce fût à Luis. L'arbre était trop jeune. S'il voulait réellement communiquer avec le cœur de la Terre, il lui faudrait trouver un arbre beaucoup plus ancien. Peut-être le robinier du cinquième ferait-il l'affaire ?

Déçu, il ôta sa main du chêne et baissa la tête. Ses pieds nus épousaient les racines légèrement émergente de l'arbre. Pourquoi croyait-il encore à ce que les humains du XXIe siècle appelaient des contes pour enfants ? Ses croyances n'étaient plus à la mode depuis bien longtemps et Luis était convaincu que la Terre souffrait de ce mal.

Une entité à laquelle personne ne croit s'éteint. Pourquoi l'être humain ne peut-il pas se souvenir d'où il vient et qu'il foule un hôte précieux ?

Comme un écho à sa mélancolie, une douce mélopée se leva comme un vent qui caresse la peau. Elle se mêlait à la pluie pour créer une musique merveilleuse qui transcenda Luis. Elle enroba son cœur d'une douce chaleur qui dessina un sourire niais sur le visage de l'homme éternel. Le son pénétra son corps, ses organes, ses veines. Son sang. Il raisonna en lui comme une voix familière. Il frissonna.

Envoûté, Luis abandonna ses chaussures en train de se noyer et se dirigea vers la source de ce chant mystérieux.

Envoûté, Luis abandonna ses chaussures en train de se noyer et se dirigea vers la source de ce chant mystérieux

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Note de l'autrice :

Vous l'aurez remarqué les parties concernant Luis sont plus courtes. Je ne sais pas pourquoi, ces chapitres sont plus compliqués à écrire que les précédents. Luis est un personnage complexe et je n'ai pas l'impression de le décrire comme je le souhaiterais. Je me mets donc plus la pression pour sortir ces parties et je ne suis pas totalement satisfaite. Alors j'essaie de me booster en me rappelant que je teste un premier jet, que rien n'est figé et que je cisèlerais Luis comme je le souhaite un peu plus tard, mais c'est dur. ^^

Et vous, appréciez-vous déjà ce personnage comme moi ?

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !