Chapitre 2 : Monseigneur Bienvenu. À table...

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Guidé par les odeurs du ragoût marin, Jean se dirige droit vers la cuisine, dont il franchit le seuil. L'esprit fiévreux, il est incapable de signaler sa présence, encore plus de demander la permission d'entrer. Aussi, quand Mme Magloire, qui prépare le diner de Monseigneur l'évêque, aperçoit ce géant hirsute dans la pièce, elle hurle avec toute la force de ses poumons !

— AHHHHH !

— Qu'y a-t-il, madame Magloire ? s'inquiète, le prêtre, qui débouche dans la cuisine, alerté par les cris de sa bonne.

— Là !!

— Quoi, là ?

— La brute ! Le monstre ! Le bagnard ! Le Mécréant !

L'évêque tourne la tête en direction de l'intrus. C'est à peine s'il prend le temps de le détailler, avant de lui adresser un franc sourire :

— Mi casa es tu casa.

— Rohaaa ? répond Jean, l'estomac au bord des lèvres.

— Parlez-vous Français ?

— Faim...

— Pardonnez-moi, nous hébergeons de temps en temps des réfugiés espagnols ou italiens. Je pensais que vous étiez l'un d'entre eux... Madame Magloire.

— Monseigneur.

— Vous ajouterez un couvert. Nous avons un invité.

— Si vous le dites, Monseigneur.

— Allons donc, le fumet de votre bouillabaisse est irrésistible. La preuve, vous attirez les gens de bon goût.

— Humpf, lâche la bonne, la bouche pincée.

Depuis une semaine, Jean n'a rien avalé. Autant dire qu'il se rue sur sa gamelle comme un loup enragé ! Il n'attend même pas que l'évêque prononce les bénédicités. Ce qui fait encore plisser les lèvres de Mme Magloire. Le repas est expédié en quelques coups de cuillères. Jean se ressert à de nombreuses reprises, sans jamais prononcer le moindre mot. Diplomate, le prélat attend que la panse de son invité soit remplie avant d'entamer la conversation.

— J'ai failli à mes obligations d'hôte. Je n'ai pas entrepris les présentations d'usage. Je me nomme monseigneur Bienvenu, évêque de Digne. Et voici ma bonne : Madame Magloire.

Jean étouffe un puissant rot.

— Et à qui ai-je l'honneur ? insiste l'ecclésiaste.

— Valjean. Jean Valjean.

— Et par quel heureux hasard, ai-je la chance de vous avoir à ma table, mon fils ?

— Une longue histoire... Pas envie...

— Je comprends, mon fils. Vous nous raconterez ça demain, au petit déjeuner. La longue marche qui vous a mené jusqu'à nous vous a épuisé. Je vous conduis à la chambre que nous réservons aux voyageurs comme vous.

— Monseigneur, est-ce bien..., s'insurge la bonne.

— Je sais ce que je fais, madame Magloire, faites-moi confiance.

Monseigneur Bienvenu emmène Jean qui, les yeux et le ventre lourds, se laisse faire sans méfiance. À peine, l'homme d'église montre le lit à Valjean, que ce dernier s'écroule dessus et s'endort comme une masse.

Un peu plus tard, dans la nuit, le bagnard en fuite se réveille en sursaut. Sur l'instant, il ne se rappelle pas comment il est arrivé dans cette chambre, dans ce lit douillet. C'est un tel choc, lui qui a passé les quinze dernières années dans un cachot, allongé sur une planche... Puis, peu à peu, les images lui reviennent. Un prêtre lui a fait le don de l'hospitalité. Du jamais vu. Eux qui fustigent les Mécréants dans leurs sermons, regrettant le temps des bûchers de l'inquisition. Ce geste a priori généreux cache sûrement quelque chose. D'ailleurs, Jean entend à présent plusieurs paires de bottes claquer dans le couloir. C'était un piège ! l'évêque a endormi sa méfiance avec sa bouillabaisse !... Après, rien de plus facile que d'appeler la maréchaussée. Valjean a franchi la frontière française sans avoir fait de déclaration à la douane. Il n'a rien sur lui : aucun papier prouvant sa citoyenneté. On pourrait le prendre pour un clandestin ou pire, un espion...

Les Mizer HéroïksLisez cette histoire GRATUITEMENT !