Chapitre 1 : Miraculé, bagnard, tatoué et vacciné

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Précédemment dans « Les Mizer Heroïks » :


L'an de grâce 1799, Jean, sergent dans l'armée d'Orient de Napoléon, est fait prisonnier par l'ennemi lors de la campagne d'Egypte... 15 ans plus tard, après de multiples et infructueuses tentatives d'évasion, il parvient à enfin s'enfuir de Biribi, l'enfer des bagnes d'Afrique Nord.


Commence alors une périlleuse traversée du désert avant d'arriver jusqu'à la Méditerranée. Mer que Jean va parvenir à traverser à la nage pour échouer sur les plages de Toulon. Le voilà de libre et de retour sur le sol français.


Mais l'ancien militaire ignore que Napoléon a été chassé du pouvoir par la Coalition des Empires Européens. La CEE a imposé à sa place, Louis Dit-Oui, qui n'a d'autre qualité que d'être l'héritier officiel de la dynastie des Bourbons...


Un homme marche seul dans les ruelles de la douce ville de Digne. Les portes et les persiennes sont closes. Il faut être fou pour être dehors en plein midi. Seul, l'étranger brave le feu du soleil de juillet, une lumière qui écrase les ombres et cuit les peaux les plus dures. Mais cette fournaise n'effraie pas notre individu. Il a connu bien pire là-bas, en Égypte.

À son passage, on entend les mécanismes jouer : les braves gens de Digne s'enferment à double tour. Ils s'assurent être bien à l'abri, à l'ombre de leurs murs blanchis à la chaux. Il est vrai que l'homme fait peur : 2 mètres 20, 120 kilos de muscles tannés par le soleil d'Afrique du Nord. Ses vêtements : des guenilles déchirées, laissent effleurer cicatrices et tatouages. Ses chaussures : des souliers tellement usés qu'ils ont perdu leur semelle. Le va-nu-pied n'inspire pas la confiance, ni même la pitié. Il fait peur : sa carrure bestiale, sa démarche lourde et écrasante. Ce n'est plus un humain, c'est un monstre, un démon... D'une simple claque il déboîterait le cou d'un badaud.

— J'ai faim ! J'ai soif ! supplie l'étranger.

Épouvantés, les villageois restent terrés dans leur chaumière.

— J'ai échappé aux Mamelouks, aux britanniques. J'ai traversé la méditerranée à la nage.

Les cigales saluent l'exploit de l'intrus en redoublant d'ardeur dans leur chant estival. Les braves gens de Digne, eux, prient pour que le Mal passe.

— J'suis Français... Un compatriote... J'ai combattu pour vous... Pour la République.

— C'est fini la République ! On a un roi : Louis Dit-Oui qu'on l'appelle, l'informe un garçon, bien caché derrière les volets de sa maison.

— Ne lui dis rien, Gaspard, sinon, il ne partira jamais, le méchant monsieur, lui chuchote sa mère.

— Pourquoi, qu'il est méchant ?

— C'est un bagnard. Sûrement un Mécréant. Il mange les enfants, c'est comme ça qu'ils sont forts. Comme les ogres, susurre-t-elle.

— Brrr....

L'étranger, qui a entendu les paroles du gamin, tente d'engager la conversation avec ce petit d'homme :

— Je suis pas méchant. Je suis juste épuisé. Ça fait 4 jours que je marche. Et personne pour me venir en aide...

Le gosse s'apprête à lui répondre mais sa mère lui colle la main sur la bouche. Elle le bâillonne avant qu'il ne puisse proférer le moindre son.

— Tais-toi, Gaspard, ou tu iras dormir dans la niche du chien, le menace-t-elle.

L'argument est suffisant pour calmer l'impétuosité du gamin.

— Pitié, implore le va-nu-pieds.

Aucune réponse. L'homme continue à déambuler dans les ruelles désertes de Digne. Pas de bon samaritain, pas un chat, pas un chien, même pas un rat. L'étranger erre dans ce labyrinthe urbain, à la rechercher d'une issue, d'une porte entrouverte. Le temps passe. Il vole quelques gouttes à la fontaine de la place du marché. Il s'assoit ensuite sur un banc, sous la fraîcheur accueillante d'un platane. Il ferme les yeux, s'endort. Le temps passe. Quand il se réveille, le soleil a faibli mais la place est toujours déserte. Les habitants n'osent sortir. Ils ont peur d'attraper la maladie la légionellose. Le Miraculé n'est pas seulement une bête, il est contagieux, il apporte le mal, comme le rat la peste.

Abattu, découragé, l'homme se relève et reprend sa route, son calvaire. Il n'y a rien à attendre de la bonté des gens de Digne, pas plus que ceux de Toulon ou de Manosque. Il ne lui reste plus qu'à marcher, marcher, jusqu'à Paris. Et peut-être plus haut, jusqu'à Montreuil-sur-Mer, par exemple. Voilà que le vagabond longe le mur de l'évêché. Tout à ses pensées, il ne remarque pas que le vasistas de la cuisine est entrouvert et laisse échapper un délicieux fumet qui ne tarde pas, lui, à exciter ses sens aux aguets : une bouillabaisse... L'homme coule un regard envieux en direction de la petite fenêtre. Il examine les alentours et constate que la grille d'entrée du domaine n'est pas verrouillée. Il se rue sur la barrière, tourne le loquet et s'introduit dans la cour de l'évêque.

Le mendiant ose souiller avec ses pieds nus et sales un sanctuaire, une demeure consacrée à Dieu : l'être qui honnit les Miraculés, comme lui. L'Église nie leur don providentiel. Pour le clergé, il ne s'agit pas de miracle, mais d'un blasphème, d'un outrage à la volonté divine. Adam et Ève ont péché, l'humanité est condamnée à la souffrance sur Terre. Ce ne sont pas des Miraculés mais des Mécréants, des païens, des bêtes de foire, des dégénérés.

L'homme qui a passé 15 années à l'ombre des chaînes africaines, ignore que la société a changé depuis. Jadis, c'était la République, qui a voté la Déclarations des Droits de l'Homme, accordant pour la première fois dans l'histoire aux Miraculés un statut de citoyen à part entière.

Aujourd'hui, la monarchie est revenue au pouvoir. Elle s'est empressée de rétablir L'Excommunication, l'ancienne loi qui bannit les Mécréants de la rue. Elle ne veut pas de ces gens, issus du bas-peuple et doués de prodiges. Elle en a terriblement peur, alors elle les traque, elle les fiche, elle les cantonne dans leur taudis voire les enferme dans des camps.

Cet homme, qui se prénomme Jean, ne se doute pas qu'en pénétrant dans ce lieu sacré, son destin va basculer de nouveau. Pour le meilleur, comme pour le pire...

À suivre...

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