Le Repas des Pénitents

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Les enfants, ignorant le monde et la mort, sont pourtant conscients de la réalité du gouffre qui se tient juste sous nos pieds. Lorsqu'il s'ouvre, ils ne sont ni surpris, ni incrédules. Leur douleur n'en est que plus grande, car ils n'ont aucune illusion à appeler à leur défense.

« Monsieur, vous êtes arrivé. »

Michel s'ébroua. On le secouait rudement. Il lui fallut un moment pour se rappeler qu'il était dans un taxi. Dehors, seule la lumière des phares éclairait les panneaux qui annonçaient la fin de la zone sécuritaire. Au-delà, la cité était laissée à l'abandon. À voir la carte, Azincourt devait se trouver à cinq kilomètres de là.

« Vous pouvez m'amener plus loin? Je vous paierai le double. Je l'ai en liquide, personne ne le saura. »

Le chauffeur, sans doute un immigrant turc, lui montra le GPS. « Avec ça, ils savent tout. Je perdrais mon permis.

— Pour cinq minutes? Je vais à la rue Azincourt, mais vous me ferez descendre deux rues avant. Je vous en prie.

— Ils sont fous! Ils enlèvent les permis pour rien, maintenant, pour rien! »

Inutile d'insister. Le chauffeur était sincère, et rien ne le convaincrait. Il songea une seconde à user de la force, chasser cet homme de son véhicule et partir dans la nuit. De combien de temps disposait Hélène? Était-elle encore en vie, seulement?

Il ferma les yeux.

Les Pénitents étaient assis en cercle sur le sol maculé de noir. Chacun tenait une coupe d'argent. Certains buvaient avec avidité. À mesure que le regard de Michel se précisait, il distinguait de mieux en mieux la couleur rouge de leur breuvage.

Puis le décor changea. Un appartement miteux, mais bien tenu, un vieil homme, une femme, deux petites aux cheveux bouclés, leurs yeux noirs pleins d'une terreur lucide. Michel reconnut les figures de son cauchemar. Autour de ces gens, des croisés, vêtus des lourdes toges marquées de la croix rouge de l'Inquisition. Michel sentait qu'on le secouait encore.

« Ne vous endormez pas. Vous êtes arrivé. »

Michel ouvrit les yeux. « Je ne dormais pas. »

Il regarda son reflet dans la lunette de côté. Il n'avait eu la vision de cette famille d'infortunés que quand le chauffeur l'avait touché.

« Vous avez deux filles? Frisées, environ trois et cinq ans?

— Oui. Comment le savez-vous?

— Je suis navré. L'Inquisition est en train d'arrêter toute votre famille. Ne rentrez pas chez vous, ils vous y attendront. »

Le chauffeur le regarda longtemps, interdit, alors que Michel le payait. Pendant qu'il quittait la voiture, le regard de Michel tomba sur le GPS.

« Ils savent où vous êtes, avec ça? Alors, sortez de ce taxi. Tout de suite. Prenez une direction et suivez-la. »

Et si le chauffeur le prenait au sérieux et abandonnait son véhicule? Il pourrait s'en emparer, le mener dans les rues désertes. Cela donnerait à ce pauvre homme une longueur d'avance dans sa fuite.

« Pourquoi m'avez-vous dit ça? Qu'est-ce que vous savez? »

Michel haussa les épaules. Les gens peuvent vous croire, mais les convaincre d'agir dans leur propre intérêt était une tout autre chose. Lui-même, s'il avait des enfants, une femme, peut-être un père menacés, serait-il capable de les abandonner? Ne préfèrerait-il pas les rejoindre dans les flammes? Ce soir, un autre immigrant disparaîtrait dans la nuit.

Michel s'enfonça dans ce quartier fantôme.

La nuit était bien avancée. Il n'osait pas s'arrêter pour aller voir chez les Pénitents si son expédition avait encore lieu d'être. Il devait chacune de ses secondes à Hélène.

Pour se repérer, il devait retrouver le nom des rues cloué sur les façades des maisons, en écarter la végétation et lire leur inscription à la lueur de l'écran de son portable. Bien du temps perdu. Si Grimaldi l'avait suivi, ils auraient été beaucoup plus vite, mais comment lui en vouloir? Il était terrifié par le prince, et c'était compréhensible. Tout ce monde nocturne était un édifice cimenté par la peur.

Enfin, sur un mur de pierre, il trouva l'indication tant attendue. Azincourt. Son sang ne fit qu'un tour. Il enfouit son portable dans la poche de son cuir pour en dissimuler la lumière. Les Pénitents étaient tout près. À quelques pas, peut-être.

Comme Grimaldi l'avait annoncé, Azincourt était une rue minuscule. Nom étrange dans un quartier moderne, bien éloigné de la ville médiévale. Les maisons abandonnées, aux cours serrées les unes contre les autres, étaient placardées, leurs toits parfois éventrés par des branches tombées. De jeunes arbres commençaient déjà à crever la chaussée; seul un étroit corridor était praticable en voiture et, dans la terre neuve qui couvrait les pavés, il trouva des traces fraîches de pneus.

Ses habits noirs le servaient bien. Il marcha avec confiance sur la route déserte. Pour l'apercevoir dans cette obscurité, il fallait des yeux surnaturels.

Quand il aurait trouvé la maison, que ferait-il? Il n'avait préparé aucun plan, aucune arme.

Il serra son portable dans sa main. Il brûlait d'appeler Kafka. C'était peut-être l'option la plus raisonnable. Mais, si proche de la tanière des Pénitents, il craignait que la lueur de l'écran ne le trahisse. Il s'accroupit contre un muret délabré. Il avait quelques avantages sur les Pénitents. La surprise, pour ce que cela valait, mais surtout la possibilité d'envoyer son regard chez eux. Un coup d'œil.

Plus qu'un groupe, c'était une masse qui s'agglutinait sur un malheureux prisonnier. Ce dernier avait fini de souffrir, mais tous ses anciens compagnons pressaient leurs lèvres, leurs langues sur ses plaies exsangues pour en tirer une ultime goutte de subsistance. Seul leur gourou se tenait debout, le seul repu, à peine moins maigre que ses adorateurs. Puis il avança vers eux et, un à un, il les détacha de la carcasse à laquelle ils s'accrochaient comme à la vie elle-même. Ils l'imploraient du regard, tous à peine moins morts que leur victime. Il tendait la main vers le couloir et, sans attendre d'autre commandement, ils se ruèrent dans cette direction jusqu'à une porte cadenassée. L'un d'entre eux sortit une clef et déverrouilla d'une main tremblante. Alors ils se bousculèrent à l'intérieur. Ils en ressortirent aussitôt en portant Hélène. Michel entendit son hurlement, mais pas par le truchement de sa vision. Il était assez puissant pour percer les murs et s'imposer à ses oreilles. Le gourou s'avançait vers elle, pointant un couteau énorme.

Michel hurla à son tour. Peut-être qu'ils l'entendraient, de l'intérieur; peut-être qu'ils hésiteraient. Il n'avait que quatre pas à faire pour se rendre à l'entrée, mais Hélène devait déjà sentir l'acier pénétrer sa gorge.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !