30 : Poids des trahisons

644 103 28

Le temps s'était figé. Il avait ralenti, ralenti, jusqu'à se stopper. L'univers était calme, silencieux, enténébré. Eldrid flottait, et chacune de ses inspirations l'éloignait un peu plus des étoiles qui brillaient fiévreusement au-dessus d'elle.

Godwin était là, lui aussi. Elle sentait sa présence, contre son dos. Son souffle dans ses cheveux.

Puis l'univers s'effondra dans le chaos.

Elle ouvrit les yeux sur un ciel bleu. Elle se trouvait juchée sur une monture qui avançait au pas, un bras était passé autour de sa taille pour la maintenir en selle. Elle plissa les yeux face au soleil aveuglant.

Pendant une longue et terrifiante seconde, elle fut perdue. Puis tout lui revint. Sa fuite, la traversée, l'homme, son sauveur au regard anthracite.

Et la main qui tenait les rênes n'était pas celle de Godwin. Ni celle d'Erling Bjarnason.

— Örvar...

Elle tourna la tête, l'apercevant dans la périphérie de son champ de vision.

— Tu es réveillée.

— Ton frère... Il m'avait demandé de...

La main d'Örvar agrippa la sienne pour la faire taire.

— Je le sais, ne t'inquiète pas. Je t'emmène à Jelling.

Elle acquiesça, se glissa de nouveau sous l'obscurité bienheureuse de ses paupières. Les heures défilèrent à une vitesse folle, s'étirèrent à n'en plus finir. Le temps se distordait sans cesse, et Eldrid n'aurait su dire s'il s'était écoulé une seconde ou une éternité lorsque la nuit tomba.

Elle avait froid, un froid viscéral. Elle entendit des paroles, rendues incompréhensibles par les brumes du sommeil, sentit qu'on la portait, qu'on l'étendait sur une couche d'herbe et de feuilles mortes. Eldrid ouvrit les yeux, le temps d'apercevoir un feu de camp, sans en éprouver sa chaleur. Des étoiles jouaient entre les branches des arbres qui les surplombaient.

— Nous arriverons à Jelling demain, chuchota Örvar.

Elle allait de nouveau plonger dans le sommeil lorsque la voix du Danois la retint encore.

— Eldrid ?

Elle tourna la tête vers lui, mais fut incapable de soutenir ses yeux gris, si semblables à ceux de son frère, fixés sur elle. Elle reporta son attention sur la voûte étoilée.

— Oui ?

— Pourquoi es-tu venue ?

— J'ai appris que le roi des Saxons avait ordonné de construire une flotte.

— Une flotte, répéta-t-il. Tu l'as vue de tes propres yeux ?

— Non, je... Je tiens cette information d'un Saxon.

Elle hésita, un bref instant, à évoquer le nom de Godwin, avant de se raviser. Godwin avait massacré son clan, conduit à la mort d'Erling Bjarnason, et elle ne pouvait décemment avouer qu'elle était devenue sa femme. Si Örvar remarqua son trouble, il ne s'en formalisa pas et poursuivit :

— Si je t'interroge à ce propos, c'est que, lors de ce raid... Je t'ai demandé si tu étais toujours de notre côté et...

Eldrid se figea. Le raid. Elle avait entrevu un regard gris — un délire de son esprit.

— C'était toi ?

— Oui.

Elle ferma les yeux une poignée de secondes, saisie d'un vertige.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !