Chapitre 39

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                                      Lucie n'irait pas jusqu'à dire que le bureau sans personnalité de la vieille Miss Markson lui était chaleureux, mais elle devait s'avouer qu'après le nombre de fois où elle y avait été convoquée pour des raisons diverses et variées (généralement dues à son ennemie de toujours Amélie), ce bureau lui était assez familier pour ne plus qu'elle se sente mal à l'aise.
La petite salle n'était pourvue d'aucune photo, n'était composée d'aucune couleur blanche et était aussi bien rangée et aussi irréprochable qu'une maison témoin. Cela l'avait toujours impressionnée, d'ailleurs.
Penvanya étant une toute petite ville, et semblant presque isolée du monde entre ses collines et ses petites montagnes, son unique lycée n'était pas ce qu'il y avait de plus neuf et aurait mérité à bien des égards des travaux de restauration (comme en témoignait le dernier étage complètement abandonné de l'établissement). Pourtant la seule salle qui restait impeccable malgré le temps et les dégradations était le bureau de Miss Markson.

- Je suppose que vous allez me trouver une réponse logique à votre présence dans un placard à balais avec monsieur Bloom, alors que vous étiez sensée animer votre petite galerie photo, déclara la vieille conseillère d'un air blasé.
Lucie, assise confortablement sur une chaise en face de Miss Markson dont elle était séparée par une belle table de bois impeccablement cirée, feignit l'indifférence alors que cet épisode l'avait en réalité plus chamboulé qu'autre chose.
- Il semblerait que la notoriété des Bloom ait malencontreusement déteint sur moi aujourd'hui, et que les nouveaux arrivants aient eu du mal à contrôler leurs... pulsions ? Et disons que nous avons été contraints de nous cacher afin de ne pas créer un mouvement de foule inapproprié.
- Sans doute faites-vous référence à votre rôle de « photographe officielle » dans leurs carrière professionnelle ?
- Décidément, tout le monde est plus au courant que moi à ce sujet, marmonna Lucie.
Puis elle continua plus haut :
- Monsieur Bloom pourrait sûrement témoigner des mêmes faits, si vous l'aviez également convoqué.
La vieille femme soupira et leva les yeux au ciel. Ses épaules se détendirent soudainement, et elle s'enfonça plus posément dans son moelleux fauteuil en croisant les jambes.
- A vrai dire, j'étais justement en train de vous chercher personnellement avant que nous rencontrions de cette manière au détour d'un couloir.
- A quel sujet ? s'étonna Lucie.
- Il semblerait, mademoiselle Peters, que vous ayez le don d'attirer l'attention de bien importantes personnalités ces temps-ci.
Lucie, intriguée, laissa la vieille femme s'exprimer sans la couper comme elle en avait l'habitude:
- Vous n'êtes pas sans savoir qu'une journée portes ouvertes ne s'adresse pas seulement aux futurs élèves de cet établissement mais également à des gens de l'extérieur et de tout âge. Un homme d'une quarantaine d'années est passé par votre galerie aujourd'hui. Ne vous trouvant sur les lieux, il est venu s'adresser à moi, prétendant travailler pour un certain Monsieur Ghilberton. Ce nom vous dit peut-être quelque chose ?
Lucie cligna plusieurs fois des yeux, ne sachant pas trop où elle souhaitait en venir, avant d'hocher négativement la tête.
- Monsieur Ghilberton est un philanthrope londonien aimant s'entourer de jeunes talents avec qui il désire travailler sur des projets à portée internationale. Ce monsieur semble particulièrement s'intéresser à vous, en vos qualités de photographe.
Miss Markson lui tendit une petite carte que le subordonné de ce Ghiberton lui avait transmis à son attention. La femme marqua une pause, attendant une quelconque remarque de la part de Lucie qui regardait le petit carton avec gêne.
- Hum... Eh bien, c'est très aimable de sa part.
Ce genre de remarque n'était pas très glorieuse de la part de Lucie, mais à vrai dire elle ne savait pas trop de quelle manière elle était sensée réagir.

- Mademoiselle Peters, dit Miss Markson, vous n'êtes pas sans savoir que vous êtes une des dernières personnes à ne pas m'avoir rendue vos fiches de vœux complètes pour vos parcours et études supérieures.
Lucie baissa les yeux. Non pas par honte ou un quelconque sentiment de culpabilité, mais plutôt par appréhension de ce qui allait suivre. La jeune fille était parfaitement au courant de son incertitude. Elle ne savait pas ce qu'elle comptait faire. Malgré tous les efforts et ce qu'elle imposait aux frères Bloom pour avoir une vie à peu près normale, Lucie savait parfaitement que son existence entière ne le serait jamais. Elle ne l'était déjà plus depuis le décès de Julie, mais sa transformation en vampire avait amplifié ce sentiment d'incertitude en elle.
- Je suis parfaitement réaliste vis-à-vis du fait que vous n'arriviez pas à vous projeter, à la suite des tragiques évènements auxquels vous avez dus faire face vous ainsi que monsieur Brant, qui ne compte plus aujourd'hui parmi nos élèves. Cependant, il faut que vous réalisiez que deux années se sont bientôt écoulées et que votre vie se joue en partie sur vos décisions très prochaines. Je ne suis pas aveugle sur le fait que notre système éducatif n'a jamais été fait pour vous, malgré vos bons résultats. Et je pense que ce genre d'opportunités n'est pas à prendre à la légère à la vue de votre talent.
Lucie en était de plus en plus bouche-bée. Elle rêvait où Miss Markson venait de lui faire des compliments ? Ce serait bien la toute première fois !
La vieille conseillère n'avait jamais été méchante avec elle mais plutôt froide, toujours prête à la réprimander à ses moindres faits et gestes. Pourtant, son bureau familier et ses dernières paroles firent comprendre à Lucie à quel point cette femme ne lui voulait que son bien.
Lucie avait l'impression d'être enfin réellement écoutée par quelqu'un d'équilibré. Au fond, Miss Markson représentait encore un des derniers piliers de sa vie lui permettant une certaine stabilité.
- A vrai dire, avoua Lucie en se frottant ses yeux fatigués, j'en suis à un point où je me demande si la photographie dans un cadre professionnel est encore ce que je cherche.
- Pourtant, s'étonna Miss Markson, d'aussi loin que je me souvienne, vous n'avez vécue qu'afin d'atteindre cet objectif.
- C'est vrai, mais... Et si je me trompais ? Et si en réalité ce domaine n'était pas fait pour moi et que je me retrouvais sans ne rien savoir faire d'autre ? Ces derniers temps toute ma vie est remise en question, toutes les raisons de mon existence me semblent faussées. Je ne sais plus à qui faire confiance. Je ne sais plus si mes rêves ont un sens.
- Peut-être devriez-vous en parler à vos amis ? suggéra Miss Markson.
- Denis est mon meilleur ami, et je n'ai que lui. Cependant, je ne peux pourrais jamais lui expliquer que...
- Vous ne pouvez rien lui dire, devina étrangement la vieille femme d'un ton calme. Et les frères Bloom, que sont-ils pour vous ?
- Les frères Bloom ? s'étonna Lucie.
- N'essayez pas de me faire croire que vous n'êtes que leur photographe. Je sais parfaitement qu'ils cohabitent avec vous depuis leur arrivée à Penvanya.
- Comment est-ce que...
- Peu de choses m'échappe, la coupa Miss Markson avec un sourire au coin des lèvres. Et je sais parfaitement que l'existence que vous menez tous les cinq sort facilement de l'ordinaire. 


Avant que Lucie ne puisse protester quoique ce soit, la conseillère leva une main pacifiste et finit:
- Faites moi plaisir mademoiselle Peters, tentez de leur parler des opportunités qui vous sont offertes. Ce Ghiberton est sans doute impatient de vous rencontrer.


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