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Retour au présent...


L'esprit de Nellig hante les abysses à présent, ainsi que la plage sur laquelle on a retrouvé son corps le lendemain. Fantôme parmi les fantômes, prisonnière des mers à son tour. Elle tient compagnie à la Morgane, comme son grand-père avant elle, sentinelles autant que confidents. Au-dessus, par-delà les formes mouvantes de cet étrange ciel parcouru de vagues, la pluie tombe sur la surface, les gouttes emplissent l'océan d'une symphonie millénaire.

— Pourquoi ? demande Nellig.

Toujours, toujours cette question, telles une supplique, une prière. La voix est douce elle aussi, portée par l'onde, mais une note de tristesse la fissure.

— Je suis venue pour toi, Ligeia, ajoute-t-elle. Je ne voulais pas que tu restes seule. J'ai écouté ton chagrin dans tes chants, je n'ai pas eu peur de toi. Je l'ai fait pour que tu laisses ma famille en paix, et je l'ai fait pour toi. Alors pourquoi as-tu emporté ma grand-mère, si la malédiction n'avait plus cours ?

La Morgane ne répond pas, les paroles de la mortelle ne l'atteignent pas. Elle n'entend qu'un mot – son nom, son nom à elle – et le reconnaît, elle s'en empare, joue avec, l'examine sous toutes ses coutures.

Ligeia. Elle le trouve si beau... Une poésie, un mouvement. Un courant, oui, ce courant sous la mer qu'elle aime tant, un peu plus doux que les abysses.

Vient une image, ensuite. Un souvenir. Sensation déchue, perdue et retrouvée, un coquillage émergeant à peine du sable. Quelque chose qui lui appartient aussi.

Le vent marin sur son visage, l'herbe sous ses pieds nus – elle était enfant. Enfant mortelle, vivant là-bas, sur la terre. De l'autre côté, loin de l'Anaon et de ses hordes fantomatiques, loin du froid de l'eau et de la solitude grise qui l'étreint.

Ligeia s'égare dans ses pensées, oubliant le court du temps – mais l'a-t-elle déjà perçu ? Nellig, elle, l'observe avec l'amorce d'un sourire. Elle sait que la Morgane ne possède plus ni mémoire ni rêves. Si elle les retrouve, peut-être abandonnera-t-elle derrière elle sa cruauté... et la mer perdra son goût de sel et d'amertume, sa tristesse coutumière.

Elle le souhaite tant... Si elle a accepté de suivre sa ravisseuse sans la moindre résistance, c'est parce qu'elle a appris à l'aimer comme on aime un animal sauvage. Elle espérait que cela suffise à éloigner Ligeia de sa famille, à briser la malédiction qui les accable depuis tant d'années. Mais ça n'a pas suffi.

La Morgane a quitté la mer, une nuit, elle est sortie des flots, marchant sur le bitume de la route et fendant les ténèbres, invisible aux yeux de la mortalité. Elle a parcouru les kilomètres qui séparent la grève de la maison, celle qui appartenait aux grands-parents de la jeune femme. Une demeure à présent déserte et hantée par ses fantômes. Hantée par le vide.

La Morgane a traversé le jardin, elle a marché sur la pierre et les gravillons. Elle est entrée, a à peine regardé le décor autour d'elle – la cuisine, d'abord, puis le couloir, et enfin le salon. Elle a vu la vieille dame, surtout, somnolant dans le canapé de cuir. Elle s'en est approchée, a posé sa main sur son bras, et a murmuré quelque chose...

Des mots dans son langage, presque une mélodie. Un chant des vagues.

Le cœur qui s'éteint, alors, et déjà, la Morgane qui s'enfuit, laissant dans son sillage un parfum de sel et d'iode.

Nellig a aperçu l'esprit de sa grand-mère aux côtés de son grand-père, dans ce sanctuaire marin réservé aux victimes de l'ondine. Ils se souriaient l'un à l'autre comme le font sans doute tous les amoureux séparés par le temps et par la mort ; Ligeia a exaucé le vœu du vieil homme qui transparaissait dans sa voix.

Comme une pierre au fond de l'eauLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant