4. Pluie de comètes

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Zéphyr

Le paquet que Leonis m'a remis est assez encombrant. Il passe à peine dans ma sacoche de deltaphore. L'idée de traverser Yggdras-Îles pour le livrer à Svartalfheim, le ghetto de l'Archipel, ne m'enchante pas. J'ai eu ma dose d'émotions fortes pour la journée. Si on m'avait dit que travailler pouvait être si éprouvant ! La trente sixième heure de la journée a sonné il y a un bout de temps déjà. A quelques exceptions près, aucun emploi n'autorise à travailler pendant le couvre-feu. J'ai été obligé·e de demander une dérogation pour m'acquitter de cette dernière course. Alcyone ne brille plus dans le ciel et c'est grâce aux arbiolescents que je m'oriente dans les ténèbres.

Je touche enfin au but. La silhouette désordonnée des habitations du sixième arrondissement se dessine peu à peu. Il n'y a plus d'éclairage public dans cette zone depuis que la population a proclamé le droit à l'obscurité. Difficile d'esquiver les câbles des raccordements électriques sauvages qui jaillissent d'un côté à l'autre de chaque rue. Mêtis me guide tant bien que mal mais iel ne dispose que des informations fournies par les rares caméras de surveillance du quartier. Il faudra que j'envisage de m'offrir un camœil à infrarouge, la prochaine fois.

Malheureusement, mon deltaplane ne me permet pas de rester en position stationnaire et je finis par m'empêtrer dans un véritable sac de nœuds. J'arrache par mégarde quelques câbles au passage et, après être resté·e suspendu·e à l'un deux, m'écrase lamentablement au sol. J'entends mon matériel de vol émettre un bruit de ferraille inquiétant au moment de la chute. Mon coude gauche me fait terriblement souffrir et je crois m'être démis·e l'épaule jusqu'à ce que Mêtis me détrompe. Je constate avec stupeur que la toile de mon deltaplane s'est déchirée. L'armature, elle, est intacte. J'essaie de ne pas me laisser abattre. Morigan rira bien quand je lui raconterai cette histoire ! Enfin, si je parviens à m'en sortir indemne... Je lève la tête et remarque que des ombres hostiles sont penchées aux fenêtres des petits immeubles voisins. Les sans-visage me scrutent dans un silence désapprobateur.

Je me redresse péniblement et réalise que j'ai coupé l'électricité à deux bâtiments en tombant. Soudain, j'entends le grincement tonique d'une porte qui coulisse sur ses gonds. Des riverain·es sont sorti·es constater l'étendue des dégâts. L'un·e d'elleux m'éblouit avec sa lampe torche. Iel me regarde d'un œil torve tout en échangeant quelques mots dans d'anciens dialectes avec les autres. Puis iel esquisse un mouvement dans ma direction. Je recule d'un pas. Mon instinct me crie de prendre mes jambes à mon cou mais je reste figé·e. Un petit groupe s'approche de moi. Un·e hyposapiens doté·e de pointes en métal à la place des canines tient encore dans sa main la cuillère qu'iel utilisait avant que je n'interrompe son repas par une panne de courant. Je n'ose plus bouger mais parviens malgré tout à bredouiller des excuses. Crocs d'argent pointe son indexe en direction de son œil droit, invective la personne à sa droite tout en mimant une désorbitation avec sa cuillère. J'avale ma salive de travers et manque de m'étouffer. Les deux autres rient aux éclats tandis que je tousse. Iels n'envisagent tout de même pas sérieusement de m'arracher ma nanorétine avec cet ustensile de cuisine ?

L'attention du groupe semble tout à coup se détourner vers ma sacoche. Je m'aperçois à mon tour qu'elle remue curieusement, comme si un de ces petits robots de compagnie qu'affectionnent tant les enfants voulait s'en extirper. Un·e hyposapiens plus calme que les autres se poste en face de moi et me demande ce que je transporte. Je lui réponds que je l'ignore moi-même et iel se retourne pour traduire mes paroles aux autres. Leur contrariété est évidente.

« Soulève le rabat de ta sacoche, m'ordonne-t-iel après avoir écouté les avis du reste du groupe et leur avoir fait signe de se taire. »

J'obéis et découvre en même temps que mon interlocuteurice le paquet dont l'emballage s'est décollé. La boîte entrebâillée laisse voir un morceau de tissu touffu pareil à ceux que j'ai vu hier dans la friperie où je suis allé·e avec Freyja. Il doit s'agir d'un manteau de fourrure. C'est ce que je suis en train de penser lorsque Mêtis me souffle dans l'audioprothèse que la fourrure n'est pas un tissu mais une peau d'animal garnie de poils fins et serrés... Mes craintes se confirment à l'instant où de petites oreilles pointues émergent du sac.

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