Elle savait que son état faisait peser sur ses parents un poids infini. Leur amour se teintait de culpabilité. Sur les conseils des médecins de l'hospice, leurs visites s'étaient espacées. Comme s'il fallait déjà la laisser partir.

Les médecins parvenaient à maintenir en vie les tissus, mais ils ne pouvaient extraire les corps étrangers qui s'y développaient. Cas rarissime, la maladie transformait Zara en gemme violacée à un million de facettes.

On l'avait installée dans une salle d'étude, entourée de machines. Si les samekhs faisaient état de leur impuissance à la soigner, au moins profiteraient-ils de son cas pour apprendre plus sur la maladie des cristaux. Zara se languissait. Seules ses paupières semblaient encore lui répondre. Son corps était perdu.

Mais l'esprit...

Elle avait beaucoup dormi. De longues phases de sommeil sous sédatifs, pendant lesquels une nouvelle opération aurait lieu, une nouvelle tentative d'extraction, une nouvelle incantation. Les médecins n'avaient que rarement recours à la magie, mais cette force, si contraire à la nature, n'était-elle pas propre à guérir ce mal qui défiait la science ?

Elle avait rêvé jusqu'à bâtir elle-même ses rêves. Une ville après l'autre, des mondes entiers s'étaient succédés dans son esprit. Tel était son unique loisir.

La télépathie lui était venue quelques mois plus tard.

En traversant les mondes de ses rêves, elle avait tiré un voile derrière lequel se trouvait une contrée inconnue et étrangère... l'esprit d'un samekh. Elle s'était avancée entre ces images confuses – la mémoire d'une vie – comme un pachyderme dans un magasin d'antiquités, craignant de mal agir, de briser un de ces souvenirs.

Versé dans les arts astraux, le samekh avait deviné ce qui se déroulait. Depuis lors, les médecins avaient pu librement converser avec elle. Elle peinait à joindre les esprits humains, qui vibraient encore trop faiblement pour sa perception.

Zara se languissait toujours.

Ils avaient été francs avec elle : que son corps résiste encore tenait du miracle. Un de ceux pour lesquels ni la science, ni la magie de Mecia ne pouvaient être tenus responsables. Il fallait invoquer la chance, le destin ou les dieux.

À moins que son esprit n'en ait tout simplement pas terminé avec cet univers.

Les médecins, occupés à traiter et étudier sa maladie, ne voyaient pas ses progrès fulgurants dans la science du voyage astral. Elle avait appris à détacher son esprit de ses chaînes corporelles. Elle pouvait ainsi marcher librement dans le grand hospice de Mecia, sortir jusque dans les rues de la ville, monter au sommet des pyramides.

Dans son esprit à peine adulte, le rêve et la projection astrale se confondaient. Elle se savait capable d'aller librement dans le monde supérieur.

Son corps ne pouvait guérir, mais son esprit s'était réconcilié avec la réalité.

Percés de cristaux, ses yeux avaient cessé de voir, mais la lumière lui parvenait toujours. Chaque jour, juchée au sommet d'une des sept pyramides de Mecia, elle pouvait sentir le vent effleurer son visage avec plus de netteté. Seul bémol, sa projection astrale ne la représentait pas. Elle était aussi confuse que l'image de soi dans son propre rêve, difficile à maintenir, sujette à toutes les transformations.

Jusqu'à Fen.

Elle avait découvert la facilité de voler. Dans cet état second où les médecins la croyaient endormie, elle parcourait cent lieues en direction du levant, à la poursuite de l'éclat du soleil sur la mer d'Erel. Elle dérivait dans les airs, observait les allers des troupeaux de Gortha ruminants. Qui aurait pu parler de frontière entre la réalité et le rêve ? Peut-être que son esprit inventait toutes ces images. Cela n'aurait pas été un mal.

Elle avait volé jusqu'à la cité de Valinor. Le soleil disparaissait derrière une colline ; son voyage s'éternisait, peut-être ne s'en retournerait-elle jamais. Mais quelque chose l'attirait là-bas ; et son rêve ne valait-il pas d'aller jusqu'au bout ?

Un temple au dieu Kaldar s'élevait sur la pyramide centrale de Valinor. Celui qui guérit. À Mecia se trouvait un autre avatar, celui qui guide ; celui qui voit avait été perdu. Une couronne de jardins encerclait l'édifice ; humains et samekhs se retrouvaient dans ce lieu paisible comme des randonneurs au sommet d'une colline naturelle.

Un jeune homme l'avait vue. Elle ne pouvait pas faire semblant de passer ; il fallait qu'ils se rencontrent et se parlent.

« Qui es-tu ? » avait-il demandé.

Que voulait-elle répondre ? Que voulait-il savoir ? Et cette forme astrale impossible à préciser...

« Je suis ... de Mecia. Comment me vois-tu ?

— Je ne vois que ce que les autres ne voient pas. »

Elle était descendue à ses côtés. Il occupait un banc de pierre, la main sur une canne. Son esprit contenait une copie de la pyramide et des rues de Valinor. Une représentation mentale consignée année après année, creusée dans l'obscurité comme une caverne arrachée à la pierre par l'érosion.

« Pourquoi n'as-tu pas de forme ?

— Et toi, pourquoi n'as-tu pas de nom ?

— Je ne peux pas te le donner tant que doutes de mon existence.

— Je suis Zara.

— Je te vois, Zara. Mieux que quiconque. »

Ainsi, c'était un aveugle anonyme qui sculpterait sa forme astrale.

« C'est une prise de conscience à laquelle toi et moi sommes obligés. Nous ne savons pas... nous ne pouvons pas savoir... si ce monde réel, ce n'est pas notre esprit que nous explorons en rêve, tandis que l'ailleurs se trouve être le véritable monde.

— Il n'y a pas de monde véritable. Il n'y a pas de monde imaginaire. Il n'y a que des formes plus ou moins précises.

— C'est peut-être ça. Douterais-tu de mon existence, Zara ?

— Avoue que c'est tentant. Tu es le premier humain que je rencontre et qui me parle. Je t'ai peut-être inventé pour me tenir compagnie.

— Ce doute ne te fait pas souffrir ?

— Je ne sais pas quoi en penser. Pourquoi ne veux-tu pas me donner ton nom ? Je t'ai donné le mien.

— Toi, donne-moi un nom. »

Elle avait fait mine d'hésiter.

« Sois Fen. »



Le Dernier Jour de MeciaLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant