Chapitre 35 (partie 2)

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                                                       L'esprit de la jeune vampire était en ébullition. Lucie avait de plus en plus de mal à contenir sa migraine à distance entre les bruits incessants de l'horloge, les murmures des vampires venus assistés à sa cérémonie, les tours de magie de Fletcher qui ne cessait de démontrer par x prouesse le pourquoi du comment et ce comte de Kamerovsky qui persistait à douter de l'évidence de sa parenté au fameux clan Ameth, dont la jeune fille n'avait en vérité rien à faire et se serait passée.
Au moment où le son de sa voix avait résonné dans la pièce, la quasi-totalité des personnes présentent s'étaient mues dans un silence glaçant, leurs yeux braquées sur celle qui avait osé donner son avis sur son existence.
Lucie s'était un instant surprise de la réaction d'Auguste Fletcher, qui lui avait pourtant formellement interdit d'intervenir lors de cette cérémonie. Or, ce qu'elle distingua dans le regard du vieux vampire fut comme un éclair de malice mêlé de satisfaction.
La jeune fille savait cependant que s'arrêter après avoir dit cette simple phrase pourrait jouer en sa défaveur, ce pourquoi elle continua dans sa lancée en apostrophant toute la multitude de gens présents qui commençait à lui taper sur les nerfs :
- Pouvez-vous me dire pour quelle raison une fille se ferait volontairement percuter par un camion à pleine vitesse, sans être pour autant sûre que cela la transformerait en une créature dont l'existence lui échappait totalement ?! Non, bien sûr. Vous ne pouvez pas, parce qu'il n'y en a pas une qui tienne la route.
D'un œil, Lucie vit que le juge allait l'interrompre mais elle le stoppa d'une main levée en le défiant lui et son regard réprobateur. Elle continua :
- Je me souviens de chaque parcelle de mon corps s'écraser contre l'asphalte. Je me souviens de ma peau se déchirant et s'arrachant contre chaque petit gravât, chaque millimètre de bitume. Je me souviens de mes os se broyant dans des bruits assourdissants se mêler aux crissements des pneus. Je me souviens de mon sang s'échappant de mon corps, ruisselant goutte après goutte, glisser contre ma chair. Et je me souviens de mon cœur, n'émettant plus aucun battement. Je me souviens de ma mort.
» Et pourtant. Pourtant cette mort douloureuse était tout ce que j'avais souhaité depuis longtemps. Non, je ne m'étais pas jetée volontairement contre ce plus de deux tonnes de véhicule. Cependant, le résultat que je désirais ardemment au plus profond de mon être, depuis quelques années déjà, serait enfin parvenu à sa fin alors que je ne l'attendais plus. Je voulais mourir. Je l'espérais, le désirais, le rêvais, l'exigeais. J'aspirais à ma mort. Et qu'est-ce que je suis devenue à la place ? Un vampire ?
Un être s'abreuvant de sang, quasiment immortel, et presque impossible à tuer ? Quelle ironie !
Vous ne croyez pas en mon lien de parenté avec le clan Ameth ? Grand bien vous fasse, je ne vous ai rien demandé.
L'assemblée s'offusqua d'une telle audace d'une petite exclamation commune.
- Comment ?! s'indigna le juge.
- Comment ? répéta Lucie. La légitimité de cette question ne me reviendrait-elle pas ? Après tout, n'est-ce pas mon existence qui se retrouve en jeu ? Ma vie ? Ma réalité à remettre en question ?
Non, je ne vous ai rien demandé. Je le dis et je le répète. Soyez au moins reconnaissant du fait que je me sois pliée à cette petite cérémonie sans utilité, comme du fait que je me sois pliée à vos règles stupides jusque-là. Je n'en n'ai que faire de vos histoires de vampires, de votre système de hiérarchie entre créatures surnaturelles sorties tout droit de légendes noires et d'une société arriérée. Je n'en n'ai que faire de ce nom de clan qui vous fait frémir à chaque fois qu'on le prononce : Ameth, Ameth, Ameth !! Même si tous les indices à votre disposition convergent pour dire que j'en soiss une, je ne vous demande rien ! Je n'ai pas demandé cette nouvelle vie m'emprisonnant dans mon propre corps tout comme je ne vous demanderai rien par rapport au nom de ma soi-disant famille perdue !
» D'ailleurs, si l'on constate les faits énoncés depuis le début de cette stupide cérémonie qui a plus l'air d'un jugement qu'autre chose, il parait évident que le sacrifice de la dernière Ameth ait été volontaire. Ce qui signifie que me retrouver en vampire, que j'aurais toujours dû être, serait complètement paradoxal. Elle a donné sa vie pour nous rendre mortels, et je me retrouve immortelle pour avoir perdue la mienne !
» Même si vous finissez par reconnaître le fait que je sois l'héritière de ce clan, je ne vous demanderai rien. J'ai déjà assez de mal à m'occuper de mon passé personnel pour m'occuper de celui de ma famille datant de plus d'une centaine d'années. Tant que je serai attachée au monde des mortels que vous dénigrez tant, je resterai manifestement plus une Peters qu'une Ameth.
Mais s'il y a une chose que je ne supporterai pas une minute de plus, c'est que l'on décide à ma place de ce que je dois être, représenter, ou faire sans prendre en compte ma petite personne. Je ne me soumettrai pas à vos règles un instant de plus. Mon existence, mes règles.
Le juge clama d'une voix forte :
- Et pourquoi accepterions-nous cela ? Si nous vous reconnaissons effectivement en tant que Ameth, et donc vampire au sang pur et noble, vous serez la première à devoir vous soumettre.
- Vraiment ? Vous ne l'acceptez pas ? Très bien. Mais les Ameth sont, comme vous le dites si bien, les plus puissants d'entre vous. Ce n'est pas parce que mon existence a été humaine jusqu'ici que je suis idiote. Faire partie des vôtres ne m'enchantait guère dès le départ, mais j'ai tout de même eu la bonté d'esprit de vous étudier. Ouvrir un ou deux grimoires n'a jamais fait de mal à personne ? Après tout, je venais de mourir une fois, un vieux bouquin n'allait pas empirer la situation, non ?
»La société vampire est actuellement une oligarchie. Or, il y a de cela cent ans, cette société s'organisait plus ou moins autour d'un royaume. Et qui en était à la tête ? Les Ameth.
Le seigneur juge se tortilla sur son siège tandis que l'assemblée se remit à murmurer mille et une chose.
Lucie sentait ses yeux la brûler toujours un peu plus, et la migraine lui serrait le crâne.
- Pas stupide, en effet, se moqua Lucie devant la tête déconfite du juge et du comte de Kamerovsky. Me reconnaître en tant qu'une des leurs serait dangereux pour une bonne partie d'entre vous, n'est-ce- pas ? Excusez-moi mon intérêt pour la lecture, mais votre littérature est assez bien fournie en détails politiques. Le Cercle Rouge, dont vous êtes à la tête depuis de bonnes années déjà, s'amuse à tirer les ficelles de cette société. Tous vos pouvoirs, vos privilèges tomberaient à l'eau à partir du moment où une prétendante au trône referait son apparition et réclamerait ses droits.
Cependant, à bien y réfléchir, ne pas lui accorder ses droits vous poserait autant de problèmes. Car si d'appuis elle ne trouve avec vous, la logique voudrait qu'elle se tourne vers les Rebelles. Je me trompe ? Or, grand bien vous fasse, je ne les réclame pas.
- Pardon ? fit le juge, Kamerovsky et Fletcher en même temps.
La malice avait soudainement disparue des yeux de son protecteur et porte-parole.
- J'ai dit : je ne les réclame pas. J'exige simplement que l'on me laisse vivre le reste de mon existence comme je l'entends sans être mêlée à vos affaires, en contrepartie de quoi je vous laisse faire ce que vous souhaitez avec votre petite oligarchie personnelle en promettant de ne pas me mêler des Rebelles, dont je n'ai en passant rien à cirer.


Un silence de plomb s'était abattu dans la salle mal éclairée. Lucie reprenait sa respiration, haletante après avoir parlé longuement, l'esprit bouillant d'une colère qu'elle arrivait de moins en moins à maîtriser. Ses yeux la piquaient, ses joues brûlaient de fièvre et sa migraine s'était amplifiée semblant faire vibrer son crâne au rythme de l'immense pendule placée derrière le juge.
Une voix familière se mit à susurrer à ses oreilles.
Elle avait besoin de sang. Rapidement.
Qu'est-ce qui clochait chez elle ? Pourquoi son corps lui échappait-il tant ?
Lucie se savait au bord de la crise de nerf, personne n'osant prendre la parole. Son marché était pourtant simple, non ? Qu'est-ce qu'ils ne comprenaient ? La jeune fille défiait d'un œil vif les regards méprisants des personnes coincées dans leurs estrades de cuirs et de luxe.
Tous s'étaient arrêtés de siroter leurs verres remplis du liquide rouge qui lui faisait tant de l'œil. Elle en avait besoin. Vraiment besoin.
- Encore faudrait-il que l'on arrive véritablement à prouver votre lien au clan Ameth ! fit une voix dédaigneuse dans les gradins.


Et ce fut la goutte d'eau.


Lucie perdit le contrôle. Son esprit s'enflamma et dans un calme glaçant, frappa le sol d'un pied rageur.
Tous les corps des personnes présentes se tordirent de douleur dans un ensemble stupéfiant ! Tous criaient et s'affolaient, incapables de comprendre ce qui leur arrivait ! Même Kamerovsky et Fletcher dissimulaient avec peine leur souffrance palpable.
Leurs corps se tordaient, se cabraient dans des hurlements et des pleurs. L'assemblée toute entière avait été prise pour cible par la jeune vampire.
Lucie sentait vibrer les cœurs battants à vive allure de chaque vampire, le sang stoppé dans leur course de chacune de leurs veines, prêtes à éclater. Elle tenait entre ses doigts la vie d'une trentaine de personnes, le visage froid et impossible.
Intérieurement, Lucie bouillonnait de colère. Le sang de toutes ces personnes commençant à lui brouiller l'esprit.
Elle avait si soif. Si soif ! 



« Un, deux, trois, il était une proie... » 

 


Lucie se figea à l'entente de cette voix si familière. Non, pas elle. Elle ne devait pas céder !



« Quatre, cinq, six, qui était exquise... »



Les muscles de Lucie se détendirent d'un coup et tous les vampires furent à nouveau maître de leurs corps, avalant de grande goulée d'air, retombant lourdement sur le sol.
Tous la regardaient de leurs yeux complètement effrayés. Une étrange fierté dans son cœur faillit faire vomir Lucie.
Le juge racla sa gorge, avant de déclarer :
- Après une démonstration plus que conséquente, ladite ancienne Lucie Peters est déclarée héritière légitime du clan Ameth. Les conditions proposées par sa personne sont acceptées et le Cercle Rouge se porte garant de sa légitimité.
Avant qu'il ne puisse continuer, Kamerovsky ne put s'empêcher de rajouter :
- Je me porte, quant à moi, garant de sa sécurité en lui proposant la vie de mes deux fils à son service.
Et avant que Lucie ait pu contester quoique ce soit, le juge accepta et frappa de son marteau la table de marbre :
- Qu'il en soit ainsi.


Le juge avait parlé.
Tous les vampires se levèrent dans un ensemble parfait qui fit légèrement sursauter la jeune nouvelle vampire.
- Le Haut Clan, de la Jadis Dynastie, renaît aujourd'hui sous le nom de Lucie Ameth, héritière de tous les biens et les titres de ses ancêtres.
Tous s'inclinèrent.
Lucie sortit de la salle d'un pas vif, sans cérémonie, les yeux brûlant toujours d'une rage qui n'arrivait toujours pas à s'éteindre.

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