3b. En apprendre davantage

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Freyja m'explique que la Gouvernance dissimule des faits graves aux Urnautes et qu'iel doit en faire part à son organisation au plus vite afin d'avertir la population. Je suis effaré·e. Je suis l'un·e des gardien·nes de la mémoire d'Yggdras-Îles. S'il y avait quelque terrible vérité à exhumer, je le saurais. J'insiste pour qu'iel me révèle ce qu'iel prétend avoir découvert et comment iel s'y est pris pour obtenir ces informations.

« Il y a des avantages à n'être plus qu'une conscience dématérialisée, répond-t-iel. Cela confère une liberté de mouvement incomparable. Je suis parvenu·e à m'introduire sur les serveurs privés de l'Acmé. On pourrait imaginer qu'une conscience pèse lourd alors qu'en vérité, on peut la résumer à environ 125MB et ajouter 1,5 Go pour le code génétique. Des poussières... Je suis entré·e sous la forme d'informations météorologiques en provenance du Tréfonds. C'est là que j'ai rencontré une autre conscience numérisée : celle de Médéric Saturne. »

Mon incrédulité ne fait que s'accroître. Pourquoi l'héritier·ère d'un·e gouverneureuse d'Yggdras-Îles aurait-iel bravé l'interdit suprême de l'ubiquiternité ?

« La dématérialisation comporte des risques, continue Freyja. Le plus grand danger que court une conscience numérisée projetée parmi les données volatiles, c'est l'absorption. »

En tant que dathanatocrate, je connais bien ce phénomène. Les encéphalo-prothèses sont justement là pour l'endiguer. Il faut bien garder à l'esprit que la conscience n'est pas un objet figé mais une relation entre un sujet, iel-même et son environnement. Elle devient extrêmement fragile une fois détachée de son support corporel car la conscience ne peut rester saine que tant qu'elle conserve sa raison. Or, l'ultime raison de toute conscience, c'est la préservation du corps biologique. Désincarnée et projetée parmi les données, la conscience absorbe tout ce qu'elle rencontre autant qu'elle se fait absorber. A force de collecter des informations, elle ne parvient plus à se distinguer elle-même de son environnement. Elle devient absolue, objective et, à mesure que ses contours s'estompent, elle se fragmente, s'effrite et, finalement, disparait. Sans corps, les notions de sensation et d'émotion qui conditionnent le concept d'existence ne perdurent pas. Un est Tout et Tout est Un.

« J'ai pris un risque en absorbant la conscience de Médéric Saturne, conclue Freyja. Je ne sais pas combien de temps je suis en mesure de la contenir avant qu'elle ne m'absorbe à son tour et que nous soyons indissociables. J'ai besoin d'un corps de substitution pour empêcher que cela ne se produise. Il me le faut maintenant. »

Je ne saisis pas où iel veut en venir. Espère-t-iel me forcer à lui céder mon propre corps ? Une sueur froide dévale ma nuque et des spasmes angoissés me secouent.

« Tu dois m'aider avant qu'il ne soit trop tard, Leonis ! reprend Freyja. »

A quoi bon ? Qu'est-ce qui peut bien justifier que je me sacrifie pour une cause que je n'ai pas choisie ? Je ne suis pas partisan·e des théories complotistes. Je n'ai jamais fait partie des rebelles.

« La Gouvernance est en train d'anéantir les habitant·es du Tréfonds. Tu te dis sans doute que le sort de ces marginaux ne te regarde pas et qu'iels ont choisi leur camp lors de la Coalescence, mais les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent. Si la Gouvernance est prête à décimer les hyposapiens au nom de notre prétendue supériorité raciale, ne va pas t'imaginer qu'elle ne s'en prendra pas à nous à l'avenir ! »

Je ne ressens pas d'empathie à l'égard des habitant·es du Tréfonds. Ce n'est rien de plus qu'un peuple de voleur·euses, des braconnier·ères et de barbares, des meurtriers égoïstes avides de chair animale. Iels pillent sans cesse nos ressources et les tombeaux de nos ancêtres enfouis sous le sable. Leurs désirs ne connaissent aucune limite.

Que va-t-il advenir de moi si je refuse d'aider cette personne qui se fait passer pour Freyja ? Combien de temps puis-je tenir enfermé·e ici ? Je jette à œil à ma minuscule armoire réfrigérante. Ses voyants sont éteints. L'intrus·e a probablement coupé l'alimentation électrique de l'appareil. La nourriture qu'elle contient commencera à moisir d'ici trois jours. Ma comvaco commence à se désagréger sous l'effet de ma sudation excessive. La déshydratation que guette. Je décide de me servir un verre d'eau mais, comme je m'y attendais, le circuit de distribution est hors service. Si je ne lui cède pas mon corps, je périrai. Mes pensées se bousculent. Freyja ne dit plus rien, comme s'iel aussi retenait son souffle en attendant ma décision.

Inconscient du danger, Paprika vient se frotter contre ma jambe et commence à ronronner pour réclamer un peu d'attention. Le contact de sa robe marbrée contre ma peau m'apaise. Puis mes pupilles se rétractent. Je ne peux pas m'implanter à moi-même une nouvelle yoctopuce, la procédure est trop délicate et demande d'être anesthésié·e. Freyja doit le savoir. Depuis tout ce temps, ce qu'iel attend de moi... C'est que je transfère sa conscience dans le corps de mon chat. Ma propre bêtise m'effare.

« Freyja ? me risqué-je à demander. Comment as-tu su, pour Paprika ?

- Ça faisait partie des informations te concernant dans les dossiers de la Gouvernance. »

Alors que je maudissais jusqu'à présent Zéphyr de m'avoir laissé·e ce paquet empoisonné, j'éprouve désormais une haine sourde à mon encontre. Comment ai-je pu être aussi inconscient·e ? Je me doutais bien que les autorités se moquaient de ce genre d'infraction mineure. Seulement voilà, si je n'avais pas transgressé la loi en adoptant Paprika, je n'en serais pas là aujourd'hui.

Personne ne s'était évadé de l'Abslanc jusqu'à présent. Il n'existe pas encore de peine pour complicité d'évasion mais il va sans dire que la première condamnation devra être exemplaire pour faire date. J'essaie de me convaincre de ma propre innocence tandis que Parika se cambre sous mes caresses. Mes yeux brûlent sous l'effet des larmes lorsque je dis au revoir à mon compagnon, peut-être pour toujours.

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