3. L'heure bleue

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Un robot barmaid prend nos sacs pour les mettre aux vestiaires. Nous retrouvons Morigan et Leonis dans le triangle VIP de la Brunante. Iels ont déjà commandé à boire. Des cocktails à l'azote liquide fument devant iels. Freyja et Leonis se gratifient d'une accolade. J'ignorais qu'iels se connaissaient.

« Tu n'es pas venue me chercher pour la pause déjeuner aujourd'hui, reproche Leonis à Freyja.

— C'est à cause de cette exposition ! J'ai l'impression d'être devenu·e videureuse dans une boîte techno-trans. J'appelle les vigiles toute la journée pour sortir des junkies. »

Depuis quelques semaines, un·e artiste saturnien·ne expose entre les murs du centre culturel des lignes et des pyramides de cocaïne sous cloche de verre, des puzzle en capsules d'exta, des panneaux de liège piqués de seringues, des terrariums de cannabis, et ainsi de suite.

« Surveille ton langage ! braille Morigan d'une voix goguenarde en collant sa bouche à l'oreille de Freyja. Des narines malintentionnées pourraient subodorer le parfum de la came à bas prix...

— Cette expo me fait le même effet qu'un parc à boules pour enfants, lâche Leonis.

— Cette phrase pourrait être très mal interprétée, sortie de son contexte... dis-je.

— J'adorerais me retrouver enfermé·e une nuit entière dans ce paradis blanc ! renchérit Leonis.

— Et tu sortirais comment, par les conduis d'aération ? se moque Morigan. »

Il est vrai que Leonis est une personne plutôt corpulente.

« Il n'y en a certainement pas, vu l'odeur de viande séchée qui règne au centre culturel ! répond Leonis.

— C'est à cause de la précédente exposition, explique Freyja. « Souffrance animale : l'abattoir comme si vous y étiez ! »

— J'en ai entendu parler ! s'écrit Morigan. Il paraît qu'on pouvait se faire suspendre à un crochet avec un harnais, la tête en bas, puis être jeté dans une piscine de peluches en forme de beefsteak !

— Ça, c'était la partie fun, le premier étage... Le reste était beaucoup moins... pédagogique.

— Je suis toujours aussi étonné·e que personne ne poursuive le centre en justice, lâché-je.

— Comment l'artiste s'y est-iel pris·e ? demande Morigan. L'exploitation animale et la consommation de viande ont été interdites des siècles avant la Coalescence, non ?

— Il ne s'agissait pas véritablement de chair animale, nous assure Freyja. Les faux quartiers de viande étaient constitués d'hème. Cette molécule participe au transport de l'oxygène dans le sang. C'est elle qui lui donne sa couleur rouge et son goût métallique. Les végétaux contiennent eux-aussi de l'hème. En le transférant dans de la levure, on peut produire de grandes quantités de faux sang.

— Fascinant, commenté-je avec une pointe de dégoût dans la voix.

— Félicitation pour vos holopubs autour de l'expo Sniffez-moi, au fait, elles ont fait un tabac ! s'exclame Leonis. La moitié de mes contacts les ont détournées en GIF.

— C'est drôle que tu parles de ça, c'est justement le sujet de la prochaine expo : « Émoticônes / Gifs : vers un langage universel ? »

— Je préfère l'Espéranto, soupiré-je.

— De toute manière, le langage tel que nous le connaissons est voué à disparaître, dit Leonis. Je le vois bien, aux archives : les néologismes sont légions, je passe 15% de mon temps à répertorier de nouveaux usages langagiers. Deux mouvements cohabitent : d'une part, une démultiplication du vocabulaire spécialisé et, de l'autre, une fusion grammaticale et syntaxique. Quand, à force d'algorithmes et de probabilités, on aura réduit tous les échanges à une somme de procédures, il n'y aura plus rien à communiquer par le langage. Nos échanges se limiteront à de vastes questionnaires à choix multiples informatisés.

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